Neuropsychologie

Traiter la dépression majeure avec la stimulation électrique

Par Yanick Leblanc-Sirois, rédacteur en chef du CAREN

Depuis plusieurs années, de nombreuses équipes de chercheurs et de cliniciens tentent de développer un traitement de la dépression qui consiste à manipuler l’activité du cortex préfrontal gauche des patients de façon non invasive.

La stimulation électrique à courant direct

La technique en question, appelée stimulation électrique à courant direct, n’implique que des courants électriques très faibles : une pile de neuf volts est suffisante pour faire fonctionner l’appareil. Ce dernier comprend aussi deux électrodes, l’anode et la cathode, qui sont posées sur le scalp du patient. Le courant passe ensuite de l’anode vers la cathode, à travers le cortex de l’individu.

L’effet physiologique immédiat de cette stimulation corticale sur les neurones est bien compris par les neuroscientifiques. La stimulation électrique influence l’excitabilité neuronale dans les régions du cortex qui se situent près des électrodes. Les deux électrodes ont un effet contraire sur cette excitabilité en raison de la direction du courant électrique. Ainsi, l’anode fait en sorte que les neurones de l’aire corticale visée s’activent plus facilement en rapprochant ceux-ci de leur seuil de dépolarisation. À l’inverse, la cathode hyperpolarise ces neurones et fait en sorte qu’ils s’activent plus difficilement.

Ces effets physiologiques sont observables jusqu’à 90 minutes après la fin d’une période de stimulation électrique de 20 minutes. Cependant, des effets à long terme sur le comportement peuvent être visibles jusqu’à un mois après la stimulation électrique chez des patients atteints de dépression, ce qui rend pensable son utilisation comme traitement.

Le concept de la stimulation électrique rappelle un peu la vision populaire des électrochocs violents et douloureux, mais la technique réelle est plutôt douce et sans danger. Les effets secondaires sont très minimes, et plusieurs personnes ne parviennent pas à distinguer une stimulation réelle d’une stimulation placebo lors de laquelle le courant cesse de passer après une minute.

Cette technologie est donc attrayante pour les scientifiques qui souhaitent modifier temporairement l’activité du cerveau en laboratoire, plutôt que de mesurer cette activité. Elle est d’ailleurs utilisée à l’intérieur des murs de notre université dans le laboratoire du professeur Dave St-Amour pour tenter de modifier la perception visuelle, dans le cadre de plusieurs projets de recherche en neuropsychologie.

Stimulation électrique et dépression majeure

Les deux traitements contre la dépression majeure qui sont les plus utilisés sont la psychothérapie et les médicaments. Cependant, la psychothérapie peut être coûteuse, et les médicaments comportent certains effets secondaires qui ne sont pas toujours tolérés par certains patients. De plus, bien que ces approches soient généralement efficaces, plusieurs patients ne répondent pas bien à ces traitements, et demeurent en état de dépression. C’est pourquoi il est important de développer de nouvelles formes d’intervention.

Des recherches en imagerie cérébrale fonctionnelle ont démontré que l’activité du cortex préfrontal gauche est plus faible chez les patients en état d’épisode dépressif majeur que chez des participants contrôles. Plusieurs chercheurs ont donc eu l’idée d’utiliser la stimulation électrique à courant direct pour rehausser l’activité de cette aire cérébrale, dans l’espoir d’atténuer les symptômes de la dépression majeure.

L’abondance de telles expériences scientifiques a permis à quelques méta-analyses de voir le jour. Celles-ci rassemblent les données publiées afin de répondre à une question précise : quel est l’effet de la stimulation électrique sur la dépression majeure?

La méta-analyse la plus récente, publiée en 2014 par Shiozawa et collègues, a analysé les données de 259 patients tirées de 7 articles scientifiques différents. Environ la moitié des patients ont reçu un traitement basé sur la stimulation électrique, tandis que l’autre moitié a plutôt reçu une stimulation placebo.

Les différences entre ces deux groupes étaient concluantes : Les patients du groupe avec traitement obtenaient des scores plus bas sur des échelles de dépression, ce qui représentait un effet positif de la stimulation électrique sur leur état mental. De plus, les taux de rémission étaient aussi plus élevés lorsque la stimulation électrique était réelle. Ces résultats indiquent que la stimulation électrique peut être efficace pour traiter la dépression.

Ces résultats s’ajoutent à ceux qui avaient été obtenus avec la stimulation magnétique transcrânienne, une autre technologie de stimulation non invasive du cortex cérébral efficace pour traiter la dépression. Cette dernière est cependant beaucoup plus coûteuse à utiliser.

Imagerie cérébrale fonctionnelle, stimulation corticale et traitement

À partir du moment où une méthode de traitement basée sur l’excitation d’une aire cérébrale spécifique est en développement, l’utilisation des techniques d’imagerie cérébrale fonctionnelle pour étudier diverses psychopathologies devient d’autant plus pertinente. Celles-ci permettent de savoir quelles régions du cerveau sont trop ou pas assez actives, tandis que la stimulation corticale permet ensuite de tenter de rétablir l’activité normale de ces aires spécifiques et d’observer si cela mène à une amélioration de l’état mental des patients lors d’études cliniques.

Cette approche neuroscientifique au développement de traitements n’est pas unique à la dépression majeure. Ainsi, plusieurs équipes de recherche souhaitent maintenant développer et tester des traitements basés sur la stimulation électrique chez des populations atteintes d’autres troubles mentaux pour lesquels une activité anormale du cortex frontal est connue, comme la schizophrénie et le trouble d’attention. Les recherches sur la dépression continuent aussi afin de préciser l’effet de la stimulation corticale sur celle-ci à l’aide de groupes de patients plus larges.

La stimulation corticale n’est pas prête à supplanter la psychothérapie et la médication dans le traitement des psychopathologies, puisque l’efficacité de ces deux approches a fait l’objet d’études beaucoup plus grandes et est présentement mieux démontrée. Cependant, elle demeure un champ d’intérêt important en neuropsychologie, pour les chercheurs comme les cliniciens.

Événement à venir au CAREN :

18 mars :

L’impact du café sur le sommeil et la cognition

Une autre façon de stimuler le cerveau, c’est en buvant du café! Si vous souhaitez en connaître un peu plus sur ce breuvage et ses impacts sur le cerveau et le comportement, assistez à notre conférence CAREN donnée par Shady Rahayel, étudiant doctoral en neuropsychologie, à 13 heures au local SU-1380.

Référence

Shiozawa, P., Fregni, F., Benseñor, I.M., Lotufo, P.A., Berlim, M.T., Daskalakis, J.Z., Cordeiro, Q., et Brunoni, A.R. (2014). Transcranial direct current stimulation for major depression: an updated systematic review and meta-analysis. International Journal of Neuropsychopharmacology, 17, 1443-1452. doi: 10.1017/S1461145714000418

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