Psychologie communautaire

Interventions préventives

Les interventions préventives primaires ont pour objectif de prévenir l’apparition des difficultés. Leur but principal est de réduire l’incidence des problèmes. Mais comment peut-on évaluer l’efficacité d’une intervention si les résultats attendus se caractérisent par la non-présence de symptômes? L’absence d’apparition de difficultés est-elle un signe positif que l’intervention a réussi? Comment le confirmer?

Prenons l’exemple d’un programme de prévention de la dépression. Il serait en effet difficile de conclure que notre programme est efficace simplement parce que notre groupe d’étude n’a pas développé de dépression à la fin de l’intervention. En effet, cela pourrait être dû à de nombreux autres facteurs tels que l’effet Hawthorn (le simple fait de mettre les sujets dans des conditions différentes peut modifier leur comportement). Alors comment confirmer son efficacité? Nous savons par de nombreuses études sur la dépression (Morvan et al., 2005) que l’émergence de celle-ci est favorisée par plusieurs facteurs de risque (tels que le stress, une faible estime de soi, etc.). À l’inverse, les facteurs de protection comme les activités physiques, une bonne confiance en soi ou un réseau social disponible permettent aux individus de diminuer l’incidence de la maladie. Ainsi, afin de mesurer l’efficacité d’un programme de prévention de la dépression, nous pourrions mesurer à plusieurs temps différents de l’implantation du programme, grâce à des tests standardisés, si l’anxiété ou l’isolement social (facteurs de risque) ont diminué ou augmenté. Nous pourrions également évaluer l’évolution de l’acquisition des compétences, du lien dans la communauté, etc. (facteurs de protection). Cela nous indiquerait donc si le programme a favorisé l’émergence de la dépression en augmentant les facteurs de risque, protégé le patient de l’apparition de la maladie en augmentant les facteurs de protection, ou n’a eu aucun effet.

Toutefois, l’étude des facteurs de risque ou de protection ne peut pas toujours confirmer l’efficacité d’un programme. En effet, certaines interventions de prévention n’en tiennent pas compte et ont pour seul objectif la diminution de l’incidence du comportement visé. Par exemple, la lobotomie fut longtemps utilisée pour prévenir la schizophrénie ou l’épilepsie. Dans ce cas-là, les facteurs de risque ou de protection ne sont en aucun cas un indicateur de la réussite ou de l’échec de l’intervention. Toutefois, cela nous amène à nous poser la question sivante : le but de la prévention est-il de réduire l’incidence d’un comportement coûte que coûte ou la manière d’y arriver est-elle également importante? Est-ce moralement acceptable?

Par exemple, certains pays comme le Kenya déclarent la tentative de suicide comme illégale. Certes, l’incidence est ainsi réduite. Mais quel sens donne-t-on au mot « prévention »? Car là où les causes du suicide ne sont prises en compte, les raisons qui entraînent la personne à porter atteinte à sa vie ne sont pas traitées. Le bien-être mental n’est ici pas reconnu. Cet aspect de la prévention tend à chosifier l’être humain; sa santé mentale est niée. En mettant en place ce type d’intervention, il est fort probable que l’on voit apparaître d’autres maladies. Si le sujet ne peut pas se suicider, peut-être se mutilera-t-il. Peut-être s’enfoncera-t-il dans sa dépression ou dans ses angoisses. À la lumière de ces exemples, nous pouvons nous interroger à nouveau : que signifie qu’une intervention soit « efficace »? Est-ce la simple diminution de l’incidence d’un comportement spécifique, peu importe les conséquences psychologiques et physiques que cela peut entraîner chez l’individu? Considère-t-on une intervention sur le suicide comme efficace si le bien-être mental du sujet n’est pas pris en compte, et pire, est aggravé?

En psychologie communautaire, la notion de prévention va généralement de pair avec celle d’empowerment, qui est un concept-clé de cette discipline. Aussi une prévention réussie ne saurait se faire sans considérer l’individu comme un tout, en valorisant son intégrité physique et mentale. La psychologie communautaire met l’accent sur les facteurs de protection et non simplement sur l’incidence des risques. C’est d’ailleurs ce qui la démarque de la santé publique. Ainsi, une intervention préventive en psychologie communautaire correspond aussi à un engagement moral et éthique au service de l’individu et des sociétés.

Comment peut-on confirmer qu’une intervention préventive a réussi à faire en sorte que des problèmes ou des difficultés ne sont pas arrivés?

Caroline Clavel,

Étudiante au doctorat en psychologie communautaire

Références :
Fréchette, L. (2001). La prévention et la promotion de la santé mentale: des incontournables en psychologie communautaire. Dans F. Dufort & J. Guay (dir.), Agir au cœur des communautés: la psychologie communautaire et le changement social (pp. 217-243). Québec (Québec) : Presses de l’Université Laval.

Institut canadien d’information sur la santé. (2011). Rendement du capital investi — promotion de la santé mentale et prévention de la maladie mentale, Ottawa (Ontario) : ICIS.

Mishara, B. L., & Ystgaard, M. (2000). Exploring the Potential of Primary Prevention: Evaluation of the Befrienders International Reaching Young Europe Pilot Programme in Denmark. Crisis, 21(1), 4-7.

Morvan & al., (2005). La dépression: prévalence, facteurs associés et consommation de soins. Baromètre 2005 / Attitudes et comportements de santé. INPES, p°459-485.

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