Neuropsychologie

L’amour au temps des neuroscientifiques

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À travers le thème de l’amour et avec un peu d’humour, nous explorons certaines réflexions au sujet du point de vue scientifique, du rôle des neurosciences parmi différentes approches théoriques et de la légendaire froideur des amateurs de neuroscience.

Seulement des réactions chimiques?

Imaginez que vous vivez un amour passionnel. Si vous êtes chanceux, c’est peut-être réellement votre cas. Vous portez l’être aimé dans votre cœur et vous pensez souvent à lui. Vous avez toujours hâte de le revoir quand il n’est pas là. Quand il apparaît dans votre porte, vous avez un regain d’énergie, un grand sourire, une soudaine bonne humeur. Tout va bien. C’est la vie en rose.

Et là, vous vous faites dire par un ami un peu cynique : « L’amour n’est qu’un ensemble de réactions chimiques dans le cerveau. »

Mais quel rabat-joie! Quelle belle façon de minimiser l’ampleur de ce que vous vivez, la richesse de votre expérience, l’importance personnelle de vos sentiments…

Votre ami continue : « Et ces molécules sont faites d’atomes, qui ont été créés lors de l’explosion d’étoiles massives qui ont produit presque tous les éléments du tableau périodique desquels nous sommes formés. N’est-ce pas grandiose, magnifique? »

Évidemment, vous ne vous identifiez pas du tout à cette perspective en ce moment. Vos sentiments, eux aussi, sont grandioses et magnifiques pour vous. Cet ami risque de disparaître du paysage…

Je constate que pour plusieurs personnes, la science en général et la biologie du comportement en particulier jouent un peu le même rôle que cet ami, et sont pour cette raison reléguées aux oubliettes.

Ce qui vous a été dit n’est pas faux : sans réactions chimiques, il n’y aurait pas d’amour. La formulation choisie, par contre, peut laisser à désirer. Elle laisse entendre que la perspective personnelle du vécu humain et la perspective universelle de la science sont incompatibles. Pourtant, un des buts des neurosciences est justement de réconcilier le subjectif, donc le ressenti, et l’objectif, soit le point de vue des sciences naturelles.

 

Des réactions chimiques et plus encore!

Alors, qu’est-ce que l’amour romantique? Abordons cette question sous la forme d’une conversation entre plusieurs amis fictifs qui ont chacun leur point de vue propre influencé par leur vécu et leurs études.

Annie, neuroscientifique (étudie les régions du cerveau et les neurones) :

« L’amour intéresse plusieurs chercheurs dans mon domaine d’études, qui ont donc décidé de regarder à l’aide de l’imagerie fonctionnelle du cerveau quelles aires cérébrales travaillent plus lorsque les gens ressentent un amour passionnel. Des participants qui se disaient follement en amour voyaient, par exemple, quelquefois le visage de leur bien-aimé et quelquefois le visage d’un autre individu. L’activation du cerveau dans ces deux circonstances était ensuite comparée.

Ce qui en ressort après de multiples études semblables (Ortigue et collègues, 2010), c’est que l’amour crée une activité plus forte dans des aires cérébrales comme l’aire tegmentale ventrale et le noyau caudé, qui sont des parties du circuit de la récompense. Le bon fonctionnement de ces parties du cerveau dépend beaucoup d’un neurotransmetteur particulier, la dopamine. Il n’est donc pas étonnant que l’amour soit si plaisant à vivre! »

Bernard, endocrinologue (étudie les hormones) :

« Dans mon domaine d’étude, deux mots ressortent beaucoup lorsqu’on parle d’amour : ocytocine et vasopressine. Beaucoup d’études sur ces deux hormones ont été faites chez le campagnol, notamment sur les variétés monogames de ce petit rongeur. Bien sûr, nous n’étudions pas l’amour comme nous le connaissons chez l’humain : le campagnol mâle n’offre pas des fleurs et du chocolat à sa compagne! Nous étudions plutôt le lien de couple entre les deux campagnols. En d’autres mots, nous regardons la force de la préférence des campagnols pour leur partenaire. Nous observons que celle-ci dépend fortement de la quantité d’ocytocine et de vasopressine présentes dans le corps de l’animal (Lim et Young, 2006). C’est quand même très intéressant et on se doute bien que la biologie de l’humain n’est pas si différente de celle du rongeur à cet égard. »

Carine, psychologue évolutionniste (étudie l’impact de l’évolution sur le comportement humain) :

« Je suis très contente que Bernard mentionne les autres espèces animales. Ça nous rappelle que l’amour est aussi le fruit de l’évolution. C’est pour cela que dans mon domaine d’étude, nous tentons d’expliquer pourquoi l’amour a survécu au travers des générations. En d’autres mots, notre question est : en quoi l’amour est-il favorisé par les processus liés à l’évolution?

Pour ma part, la raison me semble assez simple : l’amour favorise la sexualité, donc la reproduction. L’amour favorise aussi la formation d’unités familiales stables et l’implication parentale, qui font en sorte que l’enfant a plus de chances d’arriver à maturité en bonne forme et de se reproduire un jour. On peut penser que des mauvais récepteurs d’ocytocine, pour prendre l’exemple de Bernard, prédisposent un animal à avoir peu de descendants. Par contre, les gènes qui favorisent les comportements que nous attribuons à l’amour romantique ont de bonnes chances d’être présents chez la génération suivante, parce qu’on sait ce qui arrive quand deux personnes sont en amour! »

David, psychologue clinicien (aide des clients avec leurs problèmes conjugaux) :

« Tout ça, c’est bien, mais ça ne sert pas beaucoup lorsque je rencontre quelqu’un dans ma clinique de psychologie et qu’il me dit que son couple bat de l’aile!

J’aime bien le modèle de Robert Sternberg (Sternberg, 1986), qui dit que trois composantes sont nécessaires pour vivre un amour maximalement satisfaisant : l’intimité, la passion et l’engagement. Je peux explorer et travailler ces trois composantes avec mes clients, et souvent avec leurs bien-aimés. L’amour est un phénomène interpersonnel, après tout, et il ne faut pas l’oublier.

Le modèle en trois composantes n’est pas parfait, et plusieurs chercheurs qui l’ont mis à l’épreuve critiquent certains de ses concepts, mais il m’aide à mieux comprendre mes clients, ce qui rend mes interventions plus efficaces. C’est ça qui compte en psychologie clinique. Cette dernière, après tout, est un art, pas une science : il s’agit d’une application pratique de mes connaissances et de mes habiletés au problème de la souffrance de la personne qui se trouve devant moi, et que j’ai le devoir d’aider. »

Élaine, chroniqueuse culturelle (écrit au sujet de l’art, de la musique, de la littérature) :

« Si on parle d’amour, il ne faut pas oublier Roméo et Juliette! La littérature, l’art et la musique offrent une multitude de représentations imagées de l’amour auxquelles les gens peuvent se référer et s’identifier. Plus que ça, ils peuvent y trouver des modèles qui les aident à comprendre de façon intuitive le phénomène dont on parle, même lorsqu’eux ne l’ont pas vécu. En plus de Shakespeare, vous connaissez sans doute d’autres personnes dont la plume, le pinceau ou le talent musical vous font ainsi frissonner, vous rappellent votre amour ou vous poussent à rechercher celui-ci. L’amour est une composante importante de notre vie qui peut être exprimée et ressentie dans plusieurs contextes. »

Francis, anthropologue (étudie les cultures et les sociétés humaines) :

« Je trouve qu’Élaine a dit quelque chose d’intéressant sur l’amour et son expression dans la culture. Justement, dans mon domaine d’étude, on a un regard interculturel sur les phénomènes humains. Plus précisément, on analyse les différences et les similarités de l’expression de l’amour entre les différentes cultures du monde. Ce qui semble ressortir, c’est que l’amour romantique paraît universel, ou presque, chez les humains (Jankowiak et Fischer, 1992). Bien sûr, son expression varie énormément selon les sociétés et les époques, mais on le reconnaît dans une multitude de cultures bien distinctes les unes des autres. »

 Geneviève et Hubert, physicienne et chimiste (Geneviève étudie des particules plus petites qu’un atome, et Hubert étudie la formation des molécules chimiques) :

« L’amour est important pour nous personnellement, mais nos domaines d’études ne s’intéressent pas directement à celui-ci. On ne va quand même pas faire un modèle de l’amour en se référant uniquement à des particules physiques ou des molécules chimiques! Même si ça serait possible en théorie, c’est trop complexe en pratique et on n’y comprendrait rien. Tout ce qu’on peut en dire, c’est que les modèles biologiques de l’amour doivent respecter les lois de la chimie et que celles-ci doivent respecter les lois de la physique. Cela dit, l’amour est un des grands plaisirs de notre vie! »

La neuroscience, une perspective froide sans ouverture d’esprit?

Malgré les nombreuses différences dans les perspectives de chaque individu fictif cité ci-haut, chacun a un point de vue valable qui peut être combiné avec les autres pour obtenir une vision d’ensemble d’un phénomène humain précieux et important.

En tant que personne intéressée par la neuroscience, je considère que l’ensemble de perceptions présentées ici au sujet de l’amour représente bien l’étendue de mon point de vue. Mon opinion est que n’importe quel aspect du vécu complexe des gens peut être abordé par une approche multidisciplinaire : divers niveaux d’analyse sont nécessaires et se complètent mutuellement. La neuroscience a sa place à la table de la connaissance, mais elle n’offre qu’une partie de l’explication, et les neuroscientifiques en sont conscients.

La seule perspective qui me semble improductive, c’est celle qui dit que l’amour ne peut pas être décrit ou expliqué, qu’il est un phénomène mystérieux, sans aucune composante objective ou subjective étudiable, situé hors de la portée de la connaissance. Cette perspective ferme la porte à tout dialogue avec les autres points de vue, et perd ainsi sa valeur.

Célébrons donc ensemble l’amour, avec ses émotions fortes et ses aires cérébrales, son plaisir et ses hormones, son expression culturelle et sa valeur adaptative!

 

-Yanick Leblanc-Sirois

 

Pour un point de vue multidisciplinaire plus poussé sur la sexualité humaine

Les conférences du Dr Robert Sapolski, professeur à Harvard, ont inspiré cet article. Elles sont disponibles en anglais ici : https://www.youtube.com/watch?v=LOY3QH_jOtE

 

Références

Jankowiak, W. R. et Fischer, E. F. (1992). A cross-cultural perspective on romantic
love. Ethnology31, 149-155.

Lim, M. M. et Young, L. J. (2006). Neuropeptidergic regulation of affiliative behavior
and social bonding in animals. Hormones and behavior50, 506-517.

Ortigue, S., Bianchi‐Demicheli, F., Patel, N., Frum, C. et Lewis, J. W. (2010).
Neuroimaging of love: fMRI meta‐analysis evidence toward new perspectives in
sexual medicine. The journal of sexual medicine7, 3541-3552.

Sternberg, R. J. (1986). A triangular theory of love. Psychological review93, 119-135.

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