Neuropsychologie

Décisions morales : le rôle des émotions

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La psychologie et les neurosciences ont permis d’établir un constat important au sujet de la moralité humaine : la manière dont nous prenons des décisions d’ordre moral n’est pas le résultat d’une logique froide et calculatrice, mais dépend fortement de nos émotions.

C’est Antonio Damasio (1994) qui a popularisé ce point de vue dans l’ouvrage L’erreur de Descartes, où il présente un argumentaire selon lequel les émotions ne sont pas facultatives pour la prise de décision, et seraient même au contraire un élément crucial. Il illustre d’abord cette idée en présentant plusieurs cas de patients atteints de lésions dans des régions du cerveau participant à la régulation des émotions, soit l’amygdale, le cortex cingulaire antérieur et le cortex préfrontal. En effet, les individus ayant subi des dommages dans ces régions peuvent développer un caractère indécis ou se mettre à prendre des décisions inappropriées au contexte. Damasio fait pourtant remarquer que plusieurs d’entre eux ne souffrent d’aucun déficit en matière d’intelligence ou de savoir. Par exemple, Elliot, un des sujets présentés, possède un quotient intellectuel au-dessus de la moyenne. Damasio remarque cependant que « sa façon de raisonner totalement de sang-froid pouvait l’empêcher d’attribuer des poids différents aux diverses options qui s’offraient à lui » (p.78).

La prise de décision dépend donc, selon Damasio, de ce qu’il identifie comme des « marqueurs somatiques », et qu’il décrit comme « un cas particulier de la perception des émotions secondaires, dans le cadre duquel ces dernières ont été reliées, par apprentissage, aux conséquences prévisibles de certains scénarios » (p.225). Ces marqueurs provenant du corps et du cerveau nous orientent vers certains résultats prédits, et donc vers les décisions qui y sont associées, par l’entremise d’affects positifs et négatifs.

Damasio nous fait réaliser que pour choisir nos comportements de tous les jours, nous utilisons des sentiments (souvent sans même le savoir) afin de prendre des décisions qui dirigent nos actions. Il ne devrait donc pas être surprenant d’apprendre que, lorsque nous étudions la vie mentale de certains individus que nous classifions comme des êtres immoraux, nous trouvons souvent des anomalies dans leur fonctionnement émotif.

En effet, contrairement à la croyance embrassée par plus d’un philosophe du passé, les individus immoraux ne sont pas nécessairement moins aptes au raisonnement logique. Ils semblent plutôt présenter des réponses affectives anormales.

Par exemple, les psychopathes sont normalement perçus comme des agents moraux inférieurs selon la moralité populaire et les théories dominantes de l’éthique normative. Les études sur ce groupe ne semblent cependant pas démontrer qu’ils possèdent des capacités intellectuelles inférieures. Hare et Neumann (2007), dans une importante recension d’écrits portant sur l’intelligence des individus psychopathes, concluent : « Cependant, une littérature substantielle indique que l’association entre le score total [à un test de psychopathie] et les mesures standardisées d’intelligence est, au mieux, faible (traduction libre, p. 227). »

Les personnes touchées par cette condition semblent également capables d’identifier les émotions d’autres individus (Sommer et collègues, 2010). Les psychopathes seraient donc plutôt caractérisés par l’absence ou la faiblesse de certaines émotions prosociales (empathie, remords, etc.). Les données que nous possédons sur la prise de décisions d’ordre moral portent à croire que des lésions ou une basse activité dans des régions cérébrales impliquées dans la régulation des émotions, comme l’amygdale ou les régions du cortex préfrontal, peuvent mener à des comportements semblables à ceux qui sont observables chez les psychopathes. Ce sont aussi ces régions qui montrent une activité élevée dans les situations de dilemmes moraux de divers types chez les gens neurotypiques.

L’opinion du psychologue social Jonathan Haidt (2001) rejoint celle de Damasio, de Hare et de Sommer. Les travaux de ce chercheur démontrent que les jugements moraux sont souvent la résultante de jugements émotifs suivis d’une rationalisation post-hoc. En d’autres mots, l’explication que l’on donne aux autres et à nous-mêmes pour justifier nos actions ne reflète pas toujours le processus décisionnel utilisé.

Pour conclure, il semble que la base empirique soutenant l’idée que la prise de décisions morales requiert l’émotion humaine est considérable, ce qui va ainsi à l’encontre d’une perspective selon laquelle l’accès à une logique froide et dénuée de sentiments serait nécessaire au processus décisionnel. L’observation du comportement de personnes ayant souffert de lésions cérébrales, du profil neurologique d’individus vus comme immoraux, et des performances de personnes dont les décisions et le sens moral sont atypiques dans des tests cognitifs abondent en ce sens.

Trop souvent, lors d’un conflit, nous regardons l’autre comme un être irrationnel qui a tout simplement tort. Dans les faits, le raisonnement logique de l’autre est souvent valide, mais nous lui assignons des valeurs différentes à cause des divergences entre les émotions et marqueurs somatiques des deux partis. Prendre connaissance des recherches sur l’émotion et la prise de décision peut donc avoir un impact fort important sur la conception de nos conflits personnels.

 

  • Pascal Louis

 

Références :

Damasio, A. (1994). L’erreur de Descartes: La raison des émotions. (2e edition). Paris: Odile Jacob.

Haidt, J. (2001). The emotional dog and its rational tail: a social intuitionist approach to moral judgment. Psychological Review, 108, 814-834.

Hare, R.D. et Neumann, C. S. (2007). Psychopathy as a clinical and empirical construct. Annual Review of Clinical Psychology, 4, 217-246.

Mendez, M. (2009). The Neurobiology of Moral Behavior: Review and Neuropsychiatric Implications. CNS Spectrums, 14, 608-620.

Sommer, M. Sodian, B., Döhnel, K., Schwerdtner, J., Meinhardt, J., et Hajak, G. (2010). In psychopathic patients emotion attribution modulates activity in outcome-related brain areas. Psychiatry Research, 182, 88-95.

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