Psychologie humaniste

L’instant présent

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« Ce n’est pas nous qui saisissons l’instant présent, c’est l’instant qui nous saisit.*» J’ai longtemps cherché à saisir l’instant présent. Je me suis reproché à maintes reprises de ne pas avoir su contempler sa beauté, de l’avoir tenu pour acquis et négligé en le déformant parfois par des substances psychoactives pour mieux oublier ses défauts. Car peu importe sa forme, il y avait toujours quelque chose pour le gâcher, comme un inconfort psychologique à propos d’un détail passé ou une anticipation du futur. Je me suis trop souvent laissée surprendre par la rapidité à laquelle ce moment pouvait m’être enlevé ou se transformer d’une seconde à l’autre à cause d’un événement inattendu. D’ailleurs, son caractère éphémère m’effrayait, me tétanisait parfois : que faire pour l’immortaliser, le rendre unique et le vivre pleinement? J’ai essayé de le faire en exerçant plus de contrôle sur les choses, ou en postant des photos sur Instagram de mes activités favorites, le résultat étant que je me sentais toujours aussi étrangère à ma propre vie. Je ne faisais que pleurer sur le moment disparu, en passant à côté de celui qui se présentait à moi, prise dans un cercle vicieux. J’avais toujours l’impression d’avoir un train de retard, manquant ce qu’il se passait dans l’ici et maintenant, comme si j’étais décalée dans l’espace-temps. Je ne me sentais jamais vraiment à ma place, car mon esprit ne suivait pas mon corps, il était souvent ailleurs. J’étais trop préoccupée par les erreurs de la veille pour admirer la réalité du présent, tout en les reproduisant inlassablement comme pour graver moi-même mes failles dans la pierre, les rendre intemporelles. Je me retrouvais ainsi prise dans la répétition fatale et m’apitoyant sans cesse sur celle-ci. Cela gâchait inévitablement mon précieux « instant présent », denrée rare de cette société pressée. Et gâcher son instant présent, c’est gâcher sa vie et s’empêcher d’être heureux. C’est regarder en arrière, disperser son énergie entre ce qui ne va pas et ce qui ne pourrait pas aller, et surtout, c’est une façon de ne pas s’accepter tel que l’on est. C’est refuser de laisser la vie suivre son cours et nous apprendre, nous surprendre, même. Voilà ce que nous faisons lorsque nous essayons de saisir l’instant pour le rendre plus agréable.

C’est alors que j’ai compris la signification de cette phrase : « Ce n’est pas nous qui saisissons l’instant présent, c’est lui qui nous saisit ». Laisser l’instant nous saisir, c’est tout simplement lâcher prise, et paradoxalement, arrêter de s’efforcer à saisir ce moment en voulant l’attraper brutalement avec nos gros doigts, le façonner et le manipuler en y laissant notre empreinte individuelle. En fait, lorsque j’ai cessé de réfléchir à ce que je pouvais faire pour mieux vivre le moment présent et pour qu’il soit parfait, je me suis enfin rendue disponible pour l’accueillir comme tel, sans a priori. J’ai alors pu contempler son imperfection et voir l’imprévu comme un cadeau que la vie me faisait à travers ce fil du temps immuable. Peu importe ce que le temps fait de ma vie, ce fil auquel il est suspendu est continu, il suit un ordre logique. L’instant présent ne fait que se transformer, évoluer et constituer un sens, même si celui-ci ne plaît pas toujours à mon ego exigeant. Il est précieux, certes, mais pas rare pour autant, car il ponctue ma vie de petites unités de bonheur. Mais il faut être entièrement libre de tout jugement pour faire de ce moment un beau souvenir, et pour s’assurer un lendemain toujours plus beau. Ainsi, je deviens une passagère du temps et peux réellement apprécier le voyage en admirant ses couleurs.

Lorsqu’un instant me saisit de sa beauté accidentelle, je me laisse attraper en plein vol pour être caressée par les événements. Je ne me pose pas la question de savoir si j’en profite assez, c’est une évidence car je suis tout simplement heureuse. Heureuse d’être en vie, de pouvoir ressentir cet instant unique qui n’aura pas lieu deux fois de la même manière. Alors, je suis spectatrice de la beauté du présent, et capable de l’honorer sans avoir peur de faire des mauvais choix, quoique mon ego insatiable puisse en penser : l’intuition prend la place du raisonnement épuisant qui était maître de ma conscience. Je ne peux me tourner ni vers le passé ni vers l’avenir, mais seulement me laisser aller à la confiance, trop occupée à me laisser saisir par le présent. Qui n’a jamais fait l’expérience d’un tel moment exaltant? Pourtant, en y repensant, il était loin d’être parfait. Mais avec le recul, on se met à l’idéaliser. Il arrive parfois d’en éprouver une douce nostalgie bienveillante, mais jamais de le regretter, parce que nous savons que ce souvenir est entier tel qu’il est. Et cela parce que nous nous sommes donnés tout entiers à lui, guidés par nos émotions et nos sens, laissant le temps glisser tranquillement. Mais surtout, parce que nous nous acceptions en tant qu’être humain à ce moment précis : imparfaits et vulnérables, mais pleinement conscients, et par-dessus tout, émerveillés par l’instant présent.

 

Monalisa Didier

 

Références

*C. Sutherland et A. Walker-McBay, R. Linklater. (2014) Boyhood (film cinématographique), Detour Filmproduction

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