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Collections du hasard : Hasard #2

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Catherine Gilbert

                Ce qui attirait son attention en premier avait toujours été ce que les autres ignoraient volontairement. L’envers des façades polies de l’extérieur, les aspérités des murs contrant le vent. Garages en faillite, cours désaffectées, stations-service en décrépitude, champs en friche, usines fermées depuis une génération. La peinture écaillée par endroits avec, derrière elle, le béton ou une autre couleur affadie par le temps. La poussière sur le sol transformée en vernis noirâtre, les lézardes délicates ou béantes. Un recoin sombre. Et l’étrange fascination qu’exerce l’image quand on sait qu’on est seul à la voir.

                La photographie lui avait permis de cataloguer ces non-lieux.

                C’est le hasard qui a mené à la plupart de ces localisations. L’été aidant, il lui suffisait de marcher pour trouver ce qu’elle cherchait. L’hiver l’a coupée de ces répertorisations de la ville. Ses jambes se barraient après une courte distance. Les stations de métro étaient toujours trop loin, les autobus trop rares.

                À la place, elle a commencé à explorer les rues avec Google Map. Le monde entier perçu du haut de satellites en orbite. Des villes entières captées en haute résolution. Des lieux situés à des milliers de kilomètres, qu’on croyait connaître mais qu’on ne visitait jamais. Photographiés des mois auparavant, figés dans une saison déjà terminée.

                Elle s’avançait dans la ville sans sortir de son salon. Il suffisait de cliquer sur l’horizon pour que la caméra avance droit devant.

                Un boulevard longeant le fleuve est devenu son obsession. Elle a avancé cent fois lentement sur cette route quittant la ville, son curseur vers la droite pour voir l’eau et les bateaux. Là-bas, l’été durait encore.

                D’abord, il y avait sur la gauche d’énormes cuves appartenant à une compagnie, dont elle ignorait l’utilité. De l’autre côté, un immeuble de briques brunes, bas et terne. Un stationnement vide, une enseigne défraîchie.

                C’est tout ce dont elle avait besoin. Une adresse, un itinéraire. En quelques secondes, elle connaissait le numéro de l’autobus qu’elle devait prendre. En elle montait lentement la certitude qu’elle devait sortir. Enfiler ses bottes, son manteau, ouvrir la porte et la barrer en sortant. Prendre son appareil photo, le glisser dans son sac.

                Elle s’est engouffrée dans la station de métro, et elle a franchi la moitié de la ville sous terre, en fixant les sols sales des wagons et les pas hésitants des passagers. Elle a émergé dehors à nouveau, les joues rouges et la gorge en sueur.

                L’autobus est arrivé en retard. Elle patientait à côté de l’arrêt, au beau milieu de ce qu’elle survolait plus tôt avec détachement, à l’abri. Un point planté au milieu du territoire. Tout au long de son attente, elle sentait le lent et constant encerclement de la terre par des technologies toutes-puissantes, identiques à une omniscience divine.

                Le bâtiment abritait une entreprise de réparation et de déglaçage de navires. Maintenant, elle pouvait clairement le lire sur le panneau planté près de l’entrée principale. Il n’y avait personne derrière les fenêtres.

                Un grillage la séparait du navire dont elle ne voyait encore rien. Dès qu’elle eut atteint l’autre côté, elle sortit son appareil photo. Des bruits parvinrent jusqu’à elle. Pareils à ceux qui, dans la rue le matin, s’amplifient, le bruit du déneigement des voitures ensevelies au courant de la nuit. Le même crissement désagréable, intermittent, mais continuel.

                La rive n’était pas loin. Le vent est devenu plus fort soudain, projeté à toute vitesse à l’intérieur des terres en provenance de la mer. Un énorme bateau longeait le quai sur des centaines de mètres, grande coque à la surface plane, encombrée de conteneurs et de grues gigantesques.

                Quelque part sur le pont, dans les méandres de la marchandise entassée, des hommes s’affairaient à libérer les conteneurs multicolores de la glace. On avait déplié une large passerelle pour faciliter l’accès.

                Elle a pris en photo les grandes boîtes de métal abîmées par le vent et l’embrun. Hermétiquement fermées sur le secret de leur contenu, bourrées à ras bord de toutes ces commandes conclues avec hâte sur les pages web des magasins par des clients incapables d’affronter l’hiver.

                Sans réfléchir, elle a atteint la passerelle de commandement.

                À l’intérieur, un vieux tableau de bord et une petite baie vitrée donnant sur les conteneurs empilés à perte de vue.

                Autour, de petites choses dispersées. Des traces infimes de la personne qui avait dû veiller sur ce bateau durant des semaines. Une petite boussole, des cartes sur les murs, un cendrier vide, une petite corde rêche avec une médaille religieuse accrochée à l’une des commandes. Elle a ouvert une armoire et elle est tombée sur des photographies. Des rectangles de papier glacé, des sourires et des regards complices. Toutes en couleur, exceptée une.

                C’était le portrait d’une fille. La photo était surexposée, ses cheveux et son visage se confondaient dans un même éclat vif. Le regard était intact, un regard d’une intensité particulière. Un étonnement, un malaise tangible devant cette expropriation de sa propre image. Une immortalité imposée, violente.

                Elle l’a regardée longtemps. Assez longtemps pour que les hommes qui déglaçaient les conteneurs s’approchent de l’escalier et qu’elle les entende parler. Des voix brusques, alourdies de froid. Les yeux toujours accrochés à ceux de la fille, elle a pris la photo et elle est partie.

                Après le passage à la chambre noire, elle a accroché les images du navire sur le mur de sa chambre avec les autres non-lieux. En s’habillant le matin, elle les regardait. Sur le miroir de la salle de bain, elle a collé le portrait pour qu’il la distraie de son image à elle. Elle ne s’identifiait pas à son visage, que les gens voient sans comprendre vraiment le monde invisible derrière. Chaque fois, ses yeux se détournaient rapidement du miroir et de leur réflexion, et cherchaient le regard de la jeune fille.

                Il lui fallait aussi une photographie d’ensemble du bateau qu’elle avait découvert. Elle ne pouvait pas se limiter aux couleurs vives des conteneurs, à la glace ni au métal de ses propres photographies. C’était devenu une obsession : avoir une image tangible, sur du papier glacé, et non une impression floue d’une image trouvée sur Internet.

                La bibliothèque est devenue son nouvel objectif. Enfiler ses bottes, son manteau, ouvrir la porte et la barrer en sortant. Une fois entre les rayons, elle s’y est sentie bien. Les livres sont eux aussi des non-lieux, abandonnés à leur obsolescence. Elle a emprunté un livre sur les navires commerciaux avec des photos de porte-conteneurs.

                À son retour à l’appartement, elle a ouvert le livre de nouveau. Il y avait, au centre, des pages en papier glacé. Là, un cliché ancien pris du ciel, non pas par un satellite fantôme, mais depuis un hélicoptère. Elle a déchiré cette page avec soin, de sorte qu’on ne le remarque pas, et l’a accrochée dans le salon avec les autres.

                Plusieurs jours plus tard, elle a enlevé la photographie de la jeune fille et l’a mise à l’intérieur du livre. Elle l’a rendue à la bibliothèque comme ça, sans la reprendre. Elle ne voulait plus être la seule à voir les non-lieux maintenant.

 

Par Catherine Gilbert

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