Neuropsychologie

Apprendre à danser

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Par Allef Vinicius via Unsplash

Un premier cours de danse, c’est difficile! Voici le pas de base. Comptez 1-2-3-4. À 1, votre main gauche est en arrière; à trois, elle est en avant. À deux, levez la main et faites tourner votre partenaire. Bougez avec le rythme de la musique! Voilà, ça n’en prend pas plus pour qu’il y ait trop d’informations pour moi. On me demande de porter attention à tout en même temps, cela me semble impossible! Par la suite, ma partenaire me confirme qu’elle me voyait penser plutôt que danser. Comme première danse, c’est raté, mais c’est aussi tout à fait normal! Je suis encore un débutant, et je n’ai pas encore acquis les habiletés motrices nécessaires pour m’en tirer sans avoir l’air un peu perdu.

Un danseur expérimenté, c’est quelqu’un pour qui les gestes de la danse ont été pratiqués si souvent qu’ils en sont devenus automatiques. En effet, c’est surtout ce qui est inconscient qui distingue le bon et le piètre danseur. Le mouvement de l’expert est si bien optimisé qu’il vaut mieux, pour lui, ne pas trop y porter attention. Deux élégantes démonstrations scientifiques de ce fait ont été produites par Beilock, Carr, MacMahon et Starkes (2002). Cette équipe de chercheurs a demandé à des golfeurs débutants et expérimentés de faire rouler une balle dans un trou, soit en étant distraits, soit en portant une grande attention à leur propre mouvement. La distraction était fournie par une série de sons presque tous identiques. Lorsqu’un son différent était entendu, les golfeurs devaient le signaler verbalement. Dans la situation d’attention portée envers leur propre mouvement, les golfeurs devaient plutôt indiquer verbalement le moment de la fin du mouvement.

Cette expérience a révélé que les golfeurs débutants performaient mieux en portant attention à leur propre mouvement. Cependant, les golfeurs expérimentés performaient mieux en portant attention aux tonalités! L’expérience a été répétée avec des joueurs de soccer qui devaient dribler à travers un parcours de cônes avec un seul pied. Les experts driblant avec leur pied dominant accomplissaient mieux la tâche lorsqu’ils ne portaient pas attention à leur propre mouvement. Par contre, lorsqu’ils driblaient avec l’autre pied, les experts accomplissaient mieux la tâche lorsqu’ils portaient attention au mouvement, tout comme les débutants!

Cette étude rappelle une distinction proposée par Daniel Kahneman, ce psychologue spécialiste de la prise de décision ayant remporté un prix Nobel pour ses recherches. Il propose effectivement, dans son livre « Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée » (2011; Thinking, Fast and Slow), une distinction entre deux systèmes de prise de décision. Le système 1 est rapide, intuitif, inconscient, et fonctionne par l’habitude. Le système 2 est plus lent. Il fonctionne par remise en question consciente des habitudes du système 1, et demande un effort attentionnel poussé. Le célèbre livre de Kahneman documente bien plusieurs biais cognitifs et autres failles associées à l’utilisation du système 1, et suggère qu’il vaut souvent mieux ralentir le processus de prise de décision afin d’obtenir des résultats plus précis. En contrepartie, les recherches sur l’expertise motrice proposent un point de vue différent: si le système 1 est déjà bien calibré, l’utilisation du système 2 peut nuire à l’atteinte de l’objectif. En d’autres mots, l’expert a avantage à ne pas ralentir sa prise de décision afin de mieux danser.

Que se produit-il dans le cerveau pendant l’acquisition d’une expertise motrice? Les efforts pour garder les mains plus basses ou les coudes plus collés suite aux commentaires du professeur sont tout d’abord conscients, puis doivent être intégrés aux habitudes inconscientes afin d’éventuellement libérer l’attention. Ce processus d’automatisation a été maintes fois étudié grâce aux images de l’activité du cerveau avant et après un apprentissage moteur. Lohse, Wadden, Boyd, et Hodges (2014) ont méta-analysé ces études d’imagerie fonctionnelle par résonance magnétique et ont trouvé qu’avec l’apprentissage, l’activité du cortex associatif et du cortex préfrontal diminue, alors que l’activité du cortex sensorimoteur augmente ; le striatum devient de la même manière plus actif, alors que l’activité du cervelet diminue. L’équipe de recherche attribue ces changements à une diminution de la charge cognitive et à la création d’une représentation motrice de l’habileté motrice, ce qui correspond bien à l’idée d’automatisation.

Quelles sont les stratégies pour un apprentissage moteur plus rapide? Wulf, Shea, et Lewthwaite (2010) ont tenté de répondre à cette question, et ont proposé quatre stratégies gagnantes. Premièrement, l’observation d’un mouvement fait par quelqu’un d’autre aide à notre propre apprentissage. Un lien peut être fait entre cette stratégie et les neurones miroir du cerveau, qui s’activent lorsque l’on fait un mouvement, mais aussi lorsque l’on observe un autre individu qui fait ce même mouvement. Deuxièmement, pendant la pratique, il est recommandé de porter attention au résultat du mouvement, et non au mouvement lui-même, dans le but de favoriser l’automatisation du comportement moteur. Troisièmement, une rétroaction positive après un mouvement bien réussi est bénéfique pour l’apprentissage. Sans surprise, les principes du conditionnement s’appliquent donc plutôt bien au développement de l’expertise motrice. Finalement, un contrôle plus étendu de l’apprenant sur l’ordre des mouvements à pratiquer, sur la fréquence de la rétroaction positive, et sur la durée de la pratique semble favoriser les apprentissages.

L’automatisation du comportement ne se limite vraisemblablement pas aux apprentissages moteurs. Une automatisation du traitement de l’information perceptuelle a été démontrée chez des joueurs d’échecs de haut niveau (Reingold, Charness, Schultetus, & Stampe, 2001), et l’automatisation d’habiletés liées à la lecture est importante pour libérer l’attention qui peut ensuite être redirigée vers la compréhension du texte lu (Hudson, Pullen, Lane, & Torgesen, 2009). Apprendre une nouvelle habileté, qu’elle soit motrice ou non, c’est acquérir de bonnes habitudes dans la façon de bouger, de penser, ou même de voir le monde. Seule la pratique permet de devenir meilleur. Si c’est en forgeant qu’on devient forgeron, c’est donc en dansant qu’on devient bon danseur!

 Par Yanick Leblanc-Sirois

 

Références 

Beilock, S.L., Carr, T.H., MacMahon, C., & Starkes, J.L. (2002). When paying attention becomes counterproductive: Impact of divided versus skill-focused attention on novice and experienced performance of sensorimotor skills. Journal of Experimental Psychology: Applied, 8, 6-16.

Hudson, R.F., Pullen, P.C., Lane, H.B., & Torgesen, J.K. (2009). The complex nature of reading fluency: a multidimensional view. Reading & Writing Quarterly, 25, 4-32.

Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow. New York: Farrar, Straus & Giroux.

Lohse, K.R., Wadden, K., Boyd, L.A., & Hodges, N.J. (2014). Motor skill acquisition across short and long time scales: a meta-analysis of neuroimaging data. Neuropsychologia, 59, 130-141.

Reingold, E.M., Charness, N., Schultetus, R.S., & Stampe, D.M. (2001). Perceptual automaticity in expert chess players: parallel encoding of chess relations. Psychonomic Bulletin & Review, 8, 504-510.

Wulf, G., Shea, C., & Lewthwaite, R. (2010). Motor skill learning and performance: a review of influential factors. Medical Education, 44, 75-84.

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