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L’expérience Brila : philosophie pour les enfants et créativité

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Tous droits réservés à Brila, brila.org

Développée dans les années 1970 par Matthew Lipman et Ann Margaret Sharp à l’Institut pour l’avancement de la philosophie pour les enfants (P.P.E), cette approche éducative propose un renversement pédagogique des plus complets. Laissant la place à l’enfant pour qu’il pense par et pour lui-même, elle vise l’éducation au savoir-être, à la pensée critique, créative et attentive, en plus d’être un modèle d’éducation démocratique. Appuyée par l’UNESCO comme programme de prévention de la violence et de promotion de la paix, la philosophie pour les enfants est aujourd’hui présente dans plus de 60 pays.

En tant que jeune adulte, il y a certaines facettes de mon expérience, dont la créativité et le jeu, que j’ai davantage de difficulté à cultiver. Ainsi, lorsque j’ai appris l’existence en février dernier d’un camp de jour en philosophie pour les enfants et créativité, c’est avec beaucoup d’enthousiasme que j’ai soumis ma candidature… pour finalement avoir la chance d’y travailler cet été.

Brila est un organisme de bienfaisance qui œuvre depuis presque 10 ans à Montréal. Associé à l’Institut pour l’avancement de la philosophie pour les enfants, ainsi qu’à un réseau de chercheurs en P.P.E international, il promeut cette approche en offrant des ateliers et en effectuant des recherches tant dans les organismes communautaires que dans les écoles. De plus, l’organisme offre un camp intensif de quatre semaines, chaque été, où une centaine de jeunes se retrouvent absorbés dans un univers bien particulier. À travers un dynamisme effarant, les couleurs, les idées, les jeux, les sons, les dialogues et les impulsions créatives s’entremêlent pour former toutes sortes d’œuvres esthétiques et philosophiques.

Chaque semaine est associée à une thématique particulière, comme les révolutions, les symboles, ou le fantaisiste, à partir de laquelle découlent des activités et des dialogues philosophiques. Chaque jour, les enfants se plongent dans un dialogue, qui est suivi d’ateliers créatifs et d’activités spéciales. Par exemple, après avoir discuté et tenté de développer un début de théorie sur ce qu’est l’apprentissage, les enfants créent en groupe de sept à huit ce que serait leur école idéale, et ce à partir de matériaux recyclés. Certains la conçoivent comme une école ouverte aux personnes de tous les âges, ou d’autres comme ayant la forme d’un vaisseau magique qui permettrait de voyager pour pouvoir apprendre l’astronomie dans l’espace, la biologie sous la mer, la méditation sur une montagne, etc.

Au départ, les enfants sont plutôt désemparés par cet univers Brila. Pour les aider à comprendre et à s’engager authentiquement dans une telle expérience, on leur demande de créer une mini-mascotte représentant leur kook. Le kook est un terme inventé par des enfants de Brila pour représenter l’importance de s’autocorriger. Il prend la forme de notre esprit créatif intérieur, qui n’a pas peur de faire des erreurs (et donc de les changer), d’être fou ou parfois différent, et qui s’investit pleinement dans ce qu’il fait. Être kooky, c’est vivre à la fois légèrement et intensément. Être kooky, c’est aussi cultiver notre enthousiasme, notre spontanéité, notre émerveillement devant les petites et grandes choses de la vie. Comme le disait une des enfants à propos de Brila (traduction libre) :

«Je pense que les enfants au camp sont inspirés à être eux-mêmes. Il y a à l’intérieur de tous les enfants toute cette énergie enfermée. Certains enfants choisissent de cacher cette énergie, mais je veux les inspirer à être kooky, à ce qu’ils sachent qu’ils ne seront pas jugés, et à juste … pétiller[1]. »

À Brila, nous espérons donc que cultiver la kookiness est une clé pour être créatif, et pour pouvoir philosopher. Ainsi, les enfants de tous les âges (5-16 ans) ont, au camp, une heure de dialogue philosophique par jour, où ils se rassemblent en cercle et investiguent des questions philosophiques avec l’aide de l’animateur. S’ils sont au départ intimidés par cette idée, laissez-moi vous dire qu’ils en redemandent après quelques jours. N’est-ce pas beau? Un groupe d’enfants qui prend le temps de s’arrêter pour approfondir des questions qui les intéressent, et qui ont de la valeur pour eux. Le kook semble vraiment les aider à entrer dans la recherche philosophique, car il leur rappelle que ce n’est pas grave de faire des erreurs, qu’il est normal et utile de douter, qu’il est si enrichissant de savoir s’autocorriger, et que même des questions qui seraient perçues comme non pertinentes à l’école peuvent se révéler de fabuleux tremplins à la réflexion.

Si le premier réflexe des enfants est parfois de répéter ce qu’ils ont appris mécaniquement, nous croyons que ce voyage philosophique les amène, peu à peu, à se décharger de ces impératifs pour penser par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Pour que ce cheminement opère, l’animateur doit cependant avoir une formation efficace, de manière à les mettre au défi de mieux penser. Agissant à la fois comme un guide et un co-constructeur, l’animateur encourage, questionne et modélise ce qu’est un bon chercheur philosophique. Ainsi, en prenant au sérieux son travail, mais sans jamais trop se prendre au sérieux – la devise de Brila –, il semblerait que les enfants en viennent à examiner leurs présomptions les plus fondamentales, et à s’ouvrir à de nouvelles facettes de leur vie. Derrière tout ce qu’on fait se cachent des sujets éthiques, épistémologiques, politiques, esthétiques, métaphysiques, et davantage, qui n’attendent qu’à être interrogés.

On pourrait donc dire qu’une telle pratique de la philosophie développe l’esprit critique, ou encore l’écoute et le respect. Nous espérons que c’est le cas, et de nombreuses recherches pointent dans cette direction[2]. Mais ce n’est pas tout : dans un camp de ce type, les enfants semblent prendre peu à peu conscience de la richesse de leurs propres pensées. Nous essayons de valoriser une autonomisation progressive des enfants ; n’est-ce pas là une valeur que nous voulons tous nourrir sans bien savoir comment? Discutant des conséquences de Brila sur sa vie scolaire, une enfant affirme la chose suivante :

«Je suis dans un programme académique qui me permet de faire beaucoup d’art. Presque toutes les fois où je commence un projet, j’ai un blocage, mais avec Brila, je suis maintenant plus créative et j’ai plus d’idées. Les gens me supportent si bien ici que je sais que si j’ai une idée, je peux la dire. Cela fait de moi une personne plus brave, puisque je sais que je peux dire mes idées et les réaliser[3]. »

À Brila, les projets créatifs sont le prolongement de cette quête philosophique. En soutenant et en encourageant les enfants à aller au bout de leurs idées, ce sont eux qui se positionnent au centre de leurs réalisations : ils se laissent être inspirés par ce qui a de la valeur pour eux et ils se laissent surprendre par leur propre spontanéité. À Brila, ce sont les enfants qui prennent les photos du camp, c’est aussi un comité formé d’enfants qui approuve et propose les nouvelles façons de faire, les thématiques, etc. Ce sont les enfants qui décident du point de départ des dialogues, et les animateurs s’assurent d’offrir une structure, un soutien approprié lors de cette dernière.

Le travail est de longue haleine, puisqu’il faut constamment réfléchir avec les enfants, et sortir de notre zone de confort, briser nos limites, enlever des barrières, poser de nouvelles briques. C’est un dialogue constant entre les animateurs et les enfants pour rebâtir un nouveau monde. J’exagère… mais c’est le rêve qu’on caresse. Et au cœur de toute cette expérience semble se dessiner une nouvelle philosophie de l’enfance. Un changement qui peut apparaitre subtil d’abord, mais dont les répercussions pourraient être profondes. Plutôt que de concevoir l’enfant comme le modèle réduit d’un adulte, ou comme une pâte à modeler qu’on désire perfectionner, par l’approche pédagogique de Brila, on le considère comme une personne en elle-même.

Parce qu’il est impulsif ou naïf, qu’il n’a pas les connaissances ou l’expérience qu’un adulte possède, ou parce qu’il «n’est pas rendu là dans ses stades de développement», on en conclut bien souvent qu’il faut penser pour lui. Or, nous pensons qu’il faut laisser de côté cette lunette, et sortir de ce carcan. L’impulsivité et la naïveté sont de précieux alliés en philosophie et en créativité, puisqu’ils donnent la possibilité de regarder autrement, d’interroger, et même de se rebeller (Gregory & Granger, 2012). De plus, si l’enfant n’a pas autant de connaissances qu’un adulte, la qualité de son expérience est tout de même riche et importante. Il ressent la même tristesse, la même joie, la même colère que chacun d’entre nous. Selon notre expérience à Brila, si on le stimule, l’enfant voudra naturellement se questionner pour comprendre le monde. Un autre témoignage l’illustre à merveille :

« Je trouve que les questions philosophiques sont vraiment des questions intéressantes auxquelles je n’aurais jamais pensé auparavant. Parfois, je m’assois dans ma chambre et j’écris les millions de questions que j’ai. J’ai seulement commencé à faire cela après être allée à Brila. Mais j’écris toutes les questions auxquelles je pense, et je crois que c’est vraiment une bonne pratique pour l’esprit de penser à ces questions. C’est encore mieux en groupe parce qu’on peut entendre l’opinion de tous, et même changer le sien, mais on peut tout de même le faire par soi-même[4]

Mon expérience à Brila me montre donc que le stéréotype selon lequel l’enfant est un être trop immature pour réfléchir par lui-même doit tomber, et toutes les conséquences pédagogiques attachées à cette présomption également. Ses idées ont une valeur, il est capable de penser à des questions philosophiques de manière profonde et novatrice. Il devrait être considéré comme une personne qui digne, dont les pensées, désirs, émotions, valeurs, sont légitimes en elles-mêmes. À Brila, on essaie donc de lui offrir l’espace où il pourra cultiver, avec l’aide des animateurs, sa pensée et sa créativité authentiquement, dignement.

Cependant, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une pratique qui continue son développement, et même si cette expérience rend profondément optimiste, il est nécessaire que d’autres recherches empiriques soient conduites à ce sujet. La philosophie pour les enfants est-elle vraiment liée à l’autonomisation des enfants, à leur curiosité intellectuelle, à leur estime de soi? Est-ce que cela ne fonctionne qu’avec des enfants déjà autonomes et curieux, qui possèdent déjà beaucoup de pouvoir d’agir ? Ce sont des critiques qui peuvent être raisonnablement proposées, et dont il faut tenir compte. Il n’en demeure pas moins que mon expérience au camp, et ce que les enfants nous disent en retirer, sont des indices forts enthousiasmants pour l’avenir de Brila, ainsi que pour la philosophie pour les enfants.

Par Félix Morissette

 

[1] «I feel like the campers should be inspired to be themselves. Inside the little kids, and it happens to everybody, there’s all this energy bundled up inside. Some kids choose to hide that energy, but I want to inspire those kids to be kooky, to know that they are not going to be judged, and to just… sizzle!»

[2] Pour un résumé d’une centaine de recherches : https://philoenfant.org/2015/10/30/resume-de-103-recherches-en-philosophie-pour-les-enfants/

[3] «I am in a program at school that lets me do extra art classes and projects. Just about every time I start a project I get a block, but with Brila, that has helped me to start being more creative and have more ideas. People are so supportive here that I know that if I have an idea I can say it. It’s made me more brave, because I know that I can say my idea and that I can do it.»

[4] «I feel like the philosophical questions are really interesting questions that I would never think of. Sometimes I sit down in my room and write down a million questions that I have. I only started doing this after I went to Brila. But I write down philosophical questions that I thought of, and I think it’s really good practice for your mind to think about the questions. It’s even better in a group discussion because you get to everyone else’s opinions and change your own opinion, but you can still do it on your own, you can analyze the question yourself and I think its a good exercise for your mind. »

 

Références

Philoenfant.org

Brila.org

Gregory, M., & Granger, D. (2012). John Dewey on Philosophy and Childhood

Lipman, M. (2003). Thinking in Education (Second ed.).

Sasseville, M. (2009). La pratique de la philosophie avec les enfants (L. P. D. L. U. LAVAL Ed. Third ed.).

Sasseville, M. (2015). Résumé de 103 recherches en philosophie pour les enfants Retrieved from https://philoenfant.org/2015/10/30/resume-de-103-recherches-en-philosophie-pour-les-enfants/

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