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« Chroniques d’une névrotique » : Du diagnostic de TPL à la thérapie dialectique de Marsha M. Linehan, et tout ce qui se trouve entre les deux

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Partie 1. Le diagnostic

** = pensée

J’ai eu mon diagnostic grâce à un coup de chance. C’est ironique que moi, je dise cela, je sais. Mais c’est quand même compliqué, le réseau de la santé.

Tout a commencé un soir d’hiver alors que j’avais des hallucinations plus ou moins troublantes. Je n’arrivais pas à discerner si elles étaient réelles ou non. Vous me direz que « c’est le propre d’une hallucination », je sais. J’avais en plus de cela une tendance suicidaire élevée, un risque suicidaire élevé, et… j’en étais consciente.

C’est avec ma boîte à outils personnelle que j’ai trouvé la force de prendre le téléphone et d’appeler Suicide Action Montréal. La conversation est floue dans ma tête, la psychose dissociative me faisant douter de ce qui s’est vraiment passé. L’homme qui m’a répondu au service m’a demandé mon nom, mon adresse, mon âge. Il avait une voix apaisante, c’est étrange à dire, mais de parler à un inconnu me reconnectait un peu à moi-même.

  • Sens-tu que tu es en contrôle présentement? qu’il m’a demandé.
  • Euh…. Je ne sais pas, je ne me sens pas. Je sens rien. Ni mon corps ni ma tête. Je suis vide.
  • Écoute, qu’il me dit, je pense que tu aurais avantage à appeler le 911.
  • Euh…ouais, je vais faire ça….

Ça semble caricatural comme extrait de conversation, mais c’est ce qui s’est passé. J’avais une absence totale de boussole, et je n’arrivais même pas à prendre une décision ou à penser. Il a fallu que ce soit le bénévole de l’autre côté du téléphone qui me suggère la chose, ma foi, la plus logique à ce jour.

J’ai regardé longtemps mon trousseau de clés en me demandant comment j’allais réussir à me rendre dans un hôpital. J’ai hésité longtemps après la conversation. J’ai pris une grande respiration, j’ai pris mes clés et je suis sortie de mon appartement vide. Et je n’ai pas regardé en arrière.

Le trajet en auto (oui, j’ai conduit dans cet état, ce n’est pas brillant, je sais) m’a semblé comme un film. Je me voyais à la troisième personne, dans une dépersonnalisation des plus complètes. Je ne sentais pas mes mains qui tremblaient sur le volant ou mon pied droit sur ma pédale de gaz. Et je ne pensais à rien. Tout était fait sur le pilote automatique, selon les instructions d’un GPS à la voix agressante.

Je suis entrée à l’urgence d’Albert-Prévost, le pavillon psychiatrique de l’hôpital du Sacré-Cœur, en étant toujours dans cet état second. Je me suis présentée à l’accueil. La dame a semblé surprise de me voir arriver seule, pour moi-même. Comme si j’étais une créature mythique qui n’existe que dans les livres d’école.

**Bin oui, madame, je suis venue par mes propres moyens et de ma propre volonté. **

J’ai été vue par trois intervenants avant de rencontrer le psychiatre. Ma conclusion : ce n’est pas parce que tu travailles dans un pavillon de psychiatrie que tu es plus empathique. Ouais, l’infirmière m’a invalidée après deux minutes.

**Félicitations, la grande, tu viens de me donner le goût de rebrousser chemin. **

Je lui ai dit, sur un ton très abrasif, que je n’aimais pas sa méthode. Elle m’a répondu : « Tu peux t’en retourner quand tu veux, personne te retient… »

**Sérieusement?! ** Enfin, comme j’ai dit, pas parce que tu travailles dans un pavillon de psychiatrie que tu es empathique.

Finalement, je me suis auto-convaincue de rester sagement assise sur le banc de la salle d’attente en essayant à la fois de regagner un peu de composure et d’imaginer toutes les façons de tuer horriblement la personne qui venait de me confronter.

**C’est bon, reste zen. C’est bientôt ton tour. **

Finalement, ce fut mon tour. J’ai vu le psychiatre. Il m’a fait passer trois ou quatre tests, et hop! Deux heures plus tard, j’étais personnalité-limite (TPL).

  • Eh bien, et après? Je fais quoi, je vais où? Quelles sont mes possibilités?
  • Je vais t’inscrire sur une liste d’attente pour la thérapie.
  • Combien de temps d’attente?
  • Deux ans. Pour accélérer le processus, demande à ton médecin de famille de t’inscrire sur le Guichet Accès Santé et de te référer à un CLSC de ta région. Il y a moins d’attente à Lanaudière.

** Deux freaking années, j’ai le temps de me suicider au moins cinq fois. C’est pas vrai que je vais attendre deux ans pour me faire soigner, checkez-moi ben aller. **

  • Qu’est-ce que je peux faire en attendant?

Le psychiatre m’a donné une liste de livres que je pouvais lire. Il avait bien vu que j’étais relativement proactive dans la vie. Il avait bien deviné.

Pendant ces deux ans, j’ai eu des rechutes, des crises suicidaires, mais quand ça allait mieux, je m’instruisais sur le TPL. J’ai rejoint des forums de discussions. Je me suis fait des amis virtuels qui me comprenaient et qui, à défaut d’avoir une formation en relation d’aide, avaient beaucoup plus d’empathie que l’infirmière d’Albert-Prévost.

J’ai lu la liste complète de livres que le psychiatre m’avait suggérés (elle se trouve à la fin du texte). J’ai appris bien des choses sur les émotions, j’ai acquis plusieurs habiletés du livre L’intelligence émotionnelle de Daniel Goleman. Mais malgré ma débrouillardise, je lisais certaines choses que j’étais incapable de comprendre ou de mettre en place.

Il s’est écoulé deux ans pendant lesquels j’ai travaillé sur ma personnalité avec mes propres moyens. Je ne voulais pas sombrer de nouveau dans le néant, et je ne voulais pas revivre d’épisode psychotique dissociatif. Pendant ces deux ans, pour me guérir moi-même, j’ai continué d’écrire et j’ai publié un livre. Pour partager ma souffrance et me faire l’écho de ceux qui vivent des situations de souffrance psychologique. Pour montrer que, sous mes apparences de guerrière, se trouvait une petite femme écorchée vive.

J’ai eu un appel en 2014 de la part du CLSC de Terrebonne me disant que c’était rendu mon tour.

** C’est une blague, right? Bon, reste fine avec la madame, elle veut t’aider. **

  • Voulez-vous toujours participer au programme TPL?
  • Euh, je ne sais pas si c’est encore nécessaire, j’ai fait tellement de chemin seule…
  • Écoutez, je vous propose de me rencontrer au CLSC pour vous expliquer en quoi consiste le programme, et ensuite, vous prendrez votre décision. Ça vous va?
  • Oui, je pense.

Le rendez-vous arrivait à grand pas, et j’avais de plus en plus envie de ne pas m’y présenter, je n’avais plus le goût, et les deux ans d’attente m’avaient blasée. Le système de santé m’écœurait. Enfin, la femme semblait sympathique, et je me disais que le pire qui pouvait arriver, c’est de perdre deux heures de ma vie.

Finalement, elle m’expliqua le programme, me fit passer un test de personnalité de nouveau, et me convainc d’embarquer dans cette aventure.

Ce voyage a duré deux ans au total, et je n’en regrette rien.

 

Suggestions de lectures données par le psychiatre du pavillon Albert-Prévost :

Bergeret, J. (1974). La personnalité normale et pathologique (Vol. 2). Paris, Dunod.

Goleman, D., et Piélat, T. (2003). L’intelligence émotionnelle. J’ai lu.

Hahusseau, S. (2006). Tristesse, peur, colère : Agir sur ses émotions. Odile Jacob.

Ladouceur, R., Bélanger, L., et Léger, É. (2003). Arrêtez de vous faire du souci pour tout et pour rien. Odile Jacob.

Lafond, C., et D’Auteuil, S. (2010). Vivre avec un proche impulsif, intense, instable. Bayard.

Simeon, D., et Abugel, J. (2006). Feeling unreal: Depersonalization disorder and the loss of the self. Oxford University Press, USA.

 

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Partie 2. La thérapie

La thérapie en est une de groupe. Elle réunit 12 femmes ou 12 hommes. Il n’y a pas de groupe mixte. Les thérapeutes sont au nombre de deux, un homme et une femme. Les règles de la thérapie sont strictes et claires. Les absences sont comptabilisées, et après un certain nombre, on est retiré du programme et réinséré à la prochaine cohorte. Il y a aussi une limitation de ce qu’on peut dire devant les autres femmes du groupe. On ne peut pas par exemple décrire avec détails nos tentatives de suicides. On doit rester vague. Si on veut en parler ouvertement pour mieux vivre nos émotions, on peut le faire avec les thérapeutes.

Chaque semaine, il y a une séance de trois heures de thérapie de groupe. Les séances commencent d’abord par un retour sur le devoir de la semaine précédente, puis en deuxième partie, la compétence de la semaine est présentée. Cette deuxième ressemble davantage à un cours qu’à une thérapie, à mon sens.

Le modèle étant grandement cognitif-comportemental, il y a un devoir sous forme de journal à effectuer chaque semaine. Le devoir se base sur la thématique abordée pendant la séance. On doit donc pratiquer la technique vue, décrire comment nous l’avons utilisée et quels ont été les résultats. Les résumés de ces devoirs sont présentés devant les autres. Le partage permet entre autres de voir comment les autres règlent les problèmes liés ou non au TPL, et nous inspire aussi à continuer dans la bonne voie.

Il n’est pas nécessaire d’avoir réussi à appliquer la technique à 100 % lors des retours sur les devoirs, mais plutôt d’avoir essayé.

La première phase du programme est centrée sur la tolérance à la détresse et dure six semaines. Dans un guide bleu (les pages sont bleues), on présente des stratégies pour gérer la détresse, la relativiser et la diminuer. On explique aussi que pendant que l’émotion est intense, il est impossible d’appliquer les techniques qui seront vues en deuxième phase. Il faut donc utiliser le guide bleu dès que l’intensité de l’émotion nous rend incapable de gérer adéquatement une situation. On nous montre aussi les fondements du TPL, les critères du DSM-5 vulgarisés et des théories des émotions. Des techniques de respiration sont présentées, en plus de trucs ludiques aidant à faire partir les émotions intenses plus vite. Par exemple, chanter notre émotion : Sèche tes pleurs de Daniel Bélanger ou Le saule pleureur d’Isabelle Boulay, entre autres, sont à propos pour la tristesse.

On apprend aussi le S.T.O.P. Il s’agit essentiellement de s’arrêter avant de faire un geste impulsif. À cela, on peut encore une fois combiner la technique de la chanson, et chanter dans sa cuisine Stop des Spice Girls pour diminuer notre envie de tuer notre chat qui a fait ses besoins sur notre travail de session.

Au final, ces techniques ont pour but de décentrer notre attention de notre émotion trop intense.

Le guide bleu, comme on l’appelle affectueusement en thérapie, sert à éviter momentanément une émotion trop douloureuse pour être gérée. Il nous permet d’éviter les débordements et de revenir à l’émotion lorsque son intensité a diminué.

Il y a un délai entre la première et la deuxième phase. Ce délai est nécessaire pour avoir le nombre minimum de candidats pour chaque phase.

La deuxième phase dure quant à elle un an. Elle couvre plusieurs aspects et fait une boucle avec la première phase. La pleine conscience est enseignée, et chaque séance débute avec cinq minutes de méditation afin de nous pratiquer à nous centrer sur nous-même sans nous juger constamment. On apprend ensuite des techniques pour être efficace dans nos relations interpersonnelles. Concrètement, on apprend à ne pas laisser nos émotions gérer nos conversations ou nos pensées. On apprend à résoudre des problèmes interpersonnels sans débordement émotif. Être efficace dans ce contexte, c’est faire passer son message le plus simplement possible.

Le cœur de la thérapie est la régulation des émotions, qui comporte neuf séances à elle seule. On apprend à nommer et à identifier nos émotions en nous fiant à notre ressenti physique ou à notre désir d’action.

Par exemple : « Je ne sais pas comment je me sens, mais j’ai le goût de frapper sur un mur. » Le désir d’action est « frapper sur un mur ». Et frapper sur un mur est une action généralement associée à la colère.

Ça peut sembler très simple, mais la vie a fait que ce genre d’apprentissage ne s’est pas effectué comme il faut chez les gens qui ont un TPL. Personnellement, ça m’a grandement aidée à gérer ma colère. Avant la thérapie, j’avais la gestion de la colère d’un enfant de cinq ans, sans exagérer. J’explosais à la moindre contrariété. J’insultais et je frappais. Je ne savais pas que c’était de la colère, ni comment la gérer.

De plus, on apprend aussi le champ lexical qui est lié à une émotion ainsi que le vocabulaire pour graduer l’émotion. Il y a une marge de manœuvre entre être agacé et être en colère. C’est également dans ce bloc thérapeutique qu’on voit quels genres d’actions les émotions nous font faire selon leur intensité et leur type. Par exemple, ne pas vouloir regarder quelqu’un en face est généralement signe d’une honte ou d’une culpabilité. Blâmer est habituellement associé à la colère. Pleurer peut-être tant pour la tristesse que pour la joie.

Ce sont toutes des petites choses qui semblent évidentes pour plusieurs, mais qui étaient avant la thérapie un monde inexistant pour moi.

On apprend aussi à changer nos émotions lorsqu’elles sont non pertinentes. Ce n’est pas de les éviter ou de les nier, mais de rendre à nos émotions leur juste valeur.

Le dernier bloc est l’acceptation de la réalité. À ce stade, on apprend à accepter que parfois, on ne peut rien faire. Et que lorsqu’on ne peut rien faire, il est essentiel de ne pas s’acharner à vouloir changer l’autre ou même nous-même. Il y a des situations où on ne peut que regarder et accepter. Par exemple, c’est lors de ce bloc que j’ai pu reconsidérer mon échec en soins infirmiers (voir la partie 1).

Au début, la thérapie me semblait futile. Pas que je me sentais au-dessus d’elle, mais j’avais l’impression que grâce à mes lectures, j’avais assez avancé pour en être exempte.

Je remercie l’intervenante qui a insisté pour que je me présente au premier rendez-vous. Je serais passée à côté de quelque chose de précieux.

Quels sont les impacts de la thérapie sur ma vie?

Je communique mieux mes émotions, je sais davantage comment les exprimer sainement et je peux mieux définir mes besoins en lien avec lesdites émotions.

J’arrive aussi mieux à définir les problèmes relationnels et à les résoudre. Je me positionne moins drastiquement par rapport au problème. J’ai une plus grande ouverture à l’autre et à ses arguments, en plus d’être plus critique envers les situations.

Il m’arrive encore d’avoir des rechutes, mais les automatismes qui ont été mis en place avec la thérapie sont restés. Le S.T.O.P. est souvent dans mon préconscient (au sens non freudien du terme). J’ai le réflexe de rouvrir mon cartable de thérapie quand je me sens mal ou quand je rencontre une difficulté que je n’arrive pas à régler.

Voilà. C’est ce que je voulais vous partager cette fois-ci.

 

Par Daphné Han Harvey

 

Référence

Linehan, Marsha M. (2015). DBT skills training: Handouts and Works Sheets. Second Edition, the Guilford Press. Traduit et adapté au CISSS de Lanaudière, direction des programmes et services de santé mentale adulte.

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