Neuropsychologie

L’hypersexualité : dépendance ou hypersensibilité

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Par Vladislav Kaplin via Unsplash

La libido mal contrôlée cause pas mal de torts. De l’expression inappropriée de l’attirance dans plusieurs milieux de travail à l’objectification des personnes, de nombreuses femmes (et certains hommes) sont exposées à une foule de comportements indésirables. À un autre niveau, le harcèlement sexuel, la violence sexuelle et les rapports de pouvoirs qui y sont liés affectent profondément les victimes. Protéger les femmes et changer la culture qui favorise ces débordements sont des éléments essentiels, mais comprendre ces comportements et leurs liens avec la santé mentale est aussi une priorité.

Certains font appel au concept de dépendance sexuelle qui dévie l’attention de l’aspect moral à l’aspect santé mentale. Le modèle emprunté aux Alcooliques Anonymes (les rencontres SAA) qui tente d’accompagner le délinquant sexuel vers le droit chemin est effectivement basé sur la notion de dépendance. Cependant, le concept de dépendance sexuelle est très controversé et plusieurs organisations d’experts concluent qu’il n’y a pas assez de données qui appuient l’existence de ce trouble. Pour plusieurs, c’est comme si on postulait l’existence d’une dépendance à l’agressivité. Certaines personnes ont manifestement des réactions d’irritation ou d’agression hypersensibles et certains ont même des réactions agressives impulsives ou compulsives, mais le concept de dépendance à l’agression est peu ou pas utilisé car les critères de dépendance comme l’habituation, la souffrance liée au manque et le sevrage ne sont pas souvent présents.

L’hypersexualité est complexe et multifactorielle mais elle a plus souvent le profil d’une hypersensibilité ou d’une impulsion conditionnée que celui d’une dépendance. Le désir et les comportements qui l’entourent sont très vulnérables à l’hypersensibilisation, que ce soit par conditionnement, par apprentissage social ou autrement. Les humains peinent à garder harmonieux et adaptés des instincts comme la faim (troubles alimentaires) ou la peur (troubles anxieux). Il est donc prévisible qu’un instinct fondamentalement social comme le désir soit souvent dévié de sa fonction première. Le désir est un instinct influencé par des forces majeures comme le besoin d’attachement, le besoin de statut et de pouvoir, la séduction plus ou moins consciente, le plaisir physique parfois intense et émouvant, ainsi que la répression sociale et ses ramifications (le secret, la honte ou l’envie de transgresser les normes).

Le pouvoir est lié au désir de multiples façons. Le statut social et le pouvoir augmentent le niveau de testostérone. Chez plusieurs espèces, ce dernier augmente chez le gagnant d’un combat de compétition entre mâles et il diminue chez le perdant. Chez certains, même une augmentation de fierté (nouveau statut, nouvelle reconnaissance) augmente la testostérone. Cette hormone favorise le désir chez l’homme et aussi chez la femme en sensibilisant le circuit du désir. Les liens entre désir et pouvoir dépassent bien sûr les poussées de testostérone : en effet, plaire est une source de satisfaction et de fierté, mais c’est aussi une source de statut et de pouvoir et les ados l’apprennent rapidement. L’attraction est un remède à l’insécurité et à l’anxiété. Les charmeurs sont encouragés par les doses de fierté et de pouvoir que le succès de leur performance leur procurent. Certains deviennent conditionnés à la conquête qui devient une impulsion-compulsion plus forte que l’auto-contrôle. Les plus narcissiques peuvent développer un comportement prédateur à cause de leurs lacunes d’empathie et de respect de l’autre. De plus, pour certaines personnes, le pouvoir et le statut social de l’autre est attirant, ce qui peut rendre la personne plus vulnérable et créer une dynamique d’abus.

Le désir est aussi fortement lié à l’amour ou l’attachement. Plusieurs déclencheurs du désir comme la beauté sont aussi des déclencheurs de l’attachement car ils nous rendent émus (il nous font fondre), ils augmentent notre sensibilité émotionnelle et notre vulnérabilité. L’ocytocine secrétée pendant la séduction et les relations sexuelles favorise l’attachement et par conséquent le manque à des degrés divers. Le désir, le sexe et l’amour stimulent aussi des neuromodulateurs puissants comme la dopamine, les opioides naturels et les cannabinoides naturels qui donnent à la sexualité des propriétés de réducteur de stress universel. Le désir et ses ramifications peuvent donc créer une dépendance complexe au plaisir et au réconfort associé à ces substances naturelles du cerveau. Cette dépendance peut être bien vécue, surtout lorsqu’elle est dirigée vers un être aimé qui a des émotions réciproques. Mais pour une personnalité publique hyperactive et stressée qui a un besoin excessif d’être aimé et de réduire son stress tous les jours, le désir n’est clairement pas une drogue appropriée.

Les possibilités de dérapage du désir sont nombreuses. Par exemple, la répression religieuse peut entrainer son lot de frustration sexuelle, de culpabilité et d’anxiété qui donnent au désir caché et à la transgression une force de compulsion annulant les effets de la régulation sociale. Plusieurs voient dans les compulsions de masturbation ou de consommation de pornographie liée à la répression non pas une dépendance, mais bien davantage des relations malsaines et anxiogènes par rapport au désir ou encore des carences affectives.

Plusieurs déclencheurs du désir ont une base génétique mais comme pour les autres instincts, nos déclencheurs de désir sont majoritairement acquis par les associations apprises par l’expérience, comme nos premières expériences de l’enfance et surtout de l’adolescence, mais aussi les médias et la culture. Et quand cette culture favorise la consommation impulsive ou le besoin d’être constamment rassuré sur sa propre valeur, tous les types de désirs peuvent être hypersensibilisés.

L’hypersensibilisation des réactions de désir à de nombreux déclencheurs encourage l’objectification et le morcellement du désir. Ainsi, certains peuvent s’exciter à la vue d’une femme dont on voit à peine les jambes (chantiers de construction…) d’autres à l’idée de toucher (frotteurisme) parce que les souvenirs des sensations tactiles liées aux expériences passées ont acquis un effet envoûtant. Certains sont émoustillés à l’idée d’être vu et de provoquer le désir (exhibitionisme) ou encore à l’idée de tricher en regardant ce qui n’est pas autorisé (voyeurisme).

L’expression de la masculinité est parfois associée à une affirmation excessive du désir qui est socialement inadaptée, voire toxique. Les excès du désir s’expriment surtout quand les freins que sont le jugement, le respect ou les inhibitions sociales ne fonctionnent pas de façon optimale. Ces inhibitions sont bien sûr atténuées par l’alcool et d’autres substances. Elles sont aussi affectées par nos traits de personnalité dont l’impulsivité, l’insécurité ou le narcissisme.

Un assainissement de la sexualité passe bien sûr par une meilleure régulation sociale (déontologie stricte, femmes mieux représentées partout…). Il passe aussi par une meilleure éducation de tous, car c’est aussi un problème de santé publique au même titre que la drogue au volant. En outre, il est urgent de s’adresser aux jeunes dès la puberté sur la réaction de désir saine et contrôlée et surtout sur la différence entre les nombreux déclencheurs de ce désir et les personnes et relations qu’elles accompagnent. Il faut aussi un discours fort pour contrer l’épidémie de vulgarité, d’irrespect, d’égoïsme et de comparaison sociale excessive qui envahit les réseaux sociaux de nos jeunes.

 

Par François Richer PhD, professeur au département de psychologie à l’UQAM

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