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Réussite instantanée ou le mensonge tacite d’Hollywood

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Par Martin Jernberg via Unsplash

C’est l’histoire du petit Billy qui veut gagner le concours de tartes. Son plus gros problème : ses adversaires sont riches, et Billy est pauvre comme la galle! Il se fait donc un plan, dont la première étape est tout simplement de devenir riche.

Grâce à son plan de génie, Billy réussit. Fin de l’acte 1.

Dans les médias de masse, ces histoires se veulent positives, pleines d’espoir. Mais elles ne sont en fait qu’un mirage, un conte de fées insultant de par sa simplicité et sa naïveté. C’est une façon de dire « voilà, c’est fait », qui rend puérile la quête de stabilité qui en fait dure toute une vie.

Dans cet article, je vais tenter de décrire en quoi ce cliché est irréaliste grâce à mon expérience en tant que personne issue d’une famille pauvre. À noter que je m’insurge contre l’idée de l’accession rapide à la richesse, et non simplement aux histoires d’ascension sociale (qui peuvent être plus réalistes).

Cet article part d’une perspective de justice sociale, mais les enjeux évoqués sont intimement liés à la psychologie (de la personnalité, psychologie sociale, psychopathologie…).

 

1. Être pauvre n’est pas qu’un statut, c’est une identité

Tous mes amis de longue date pourraient vous parler de mes anecdotes de pauvreté extrême, telles qu’« il ne me reste que 20$ pour manger jusqu’à la fin du mois », ou bien « je dois marcher 45 minutes pour aller travailler en attendant ma première paie ».

Premièrement, la pauvreté n’est pas un choix. En général, nous arrivons dans ce monde faisant déjà partie de la classe inférieure, et le monde fait son gros possible pour nous le rappeler à chaque opportunité. À chaque enseigne de magasin de luxe, à chaque marque hors de portée, chaque acteur à qui nous ne ressemblerons jamais. Nous finissons par intégrer ce que la société nous rappelle continuellement : « Je suis pauvre ». Et de là « je suis un pauvre », c’est-à-dire que je ne suis pas l’Autre, le normal, le riche.

De là, plusieurs barrières culturelles nous séparent des classes supérieures : la rectitude politique, l’érudition, l’apparence et la confiance en soi, pour n’en nommer que quelques-unes.

Tout compte fait, ceux qui veulent cesser d’être pauvres doivent se trahir eux-mêmes. Si tu veux un emploi « sérieux », tu devras changer ton accent, ton apparence et tout simplement cacher tes marqueurs culturels de pauvreté.

Évidemment, certains s’accrochent fortement à cette identité. Et ainsi nous restons pauvres.

 

2. Rien n’est jamais rapide, personne n’est jamais seul

Le mensonge d’Hollywood est de commencer l’histoire au milieu. Dans la vraie vie, Billy ne naît pas seulement pauvre. D’abord, ses parents doivent être pauvres. Et les parents de ses parents, et leurs parents aussi.

Billy a donc une grande pente à remonter, avant même d’affronter ses propres défis.

Dans les films, Billy est souvent enfant unique (ou même orphelin), et sa famille est une entité distincte. La famille n’a pas besoin de son aide et il n’oserait jamais être un fardeau pour eux.

Dans la vraie vie, ceci est très rare. Votre famille compte sur vous et vice-versa. Votre mère est malade, ou elle crève de faim, ou sa vision n’est plus ce qu’elle était. Elle ne peut pas travailler, parce qu’elle a sacrifié sa santé pour élever trois enfants par elle-même.

Dans la vraie vie, votre grand frère a des problèmes de boisson ou de jeu, et votre petit frère n’a pas assez de dents et de confiance en lui pour passer une entrevue. Il « s’intégrerait mal, vous voyez ».

Le réseau de qui doit quoi à qui devient si complexe qu’on s’y perd facilement.

En somme, dans la vraie vie, on n’est jamais la seule personne de l’histoire. Le progrès financier n’est jamais rapide, parce qu’il y a toujours un besoin à couvrir… Un besoin immédiat. Et quand personne ne répond au besoin, un estomac crie famine. Ou quelqu’un souffre, physiquement. Ou quelqu’un doit sacrifier sa dignité ou sa santé mentale pour survivre. Parfois, ceux qu’on n’aide pas se rapprochent du gouffre du suicide, ou s’y perdent.

Dans ces circonstances, miser sur une entreprise ou un projet loufoque pour s’enrichir rapidement semble beaucoup plus irresponsable, voire dangereux.

Ceux qui ont de la compassion ne risqueront pas le bien-être de leurs proches, et iront jusqu’à sacrifier leurs gains sur l’autel de la famille. Le vrai progrès prend donc toute une vie.

 

3. S’adapter est extrêmement difficile

La pauvreté est écrasante. Elle est épuisante, mentalement et physiquement. La pauvreté nous draine.

Nous développons donc des habitudes, pour survivre. Des raccourcis mentaux, des associations qui vont nous coûter des ressources, mais qui nous aideront, émotionnellement, à nous rendre à la prochaine paie.

Ces habitudes, d’aucuns diraient ces apprentissages, sont souvent des techniques de réconfort à court terme. Elles représentent des pauses de la réalité cruelle : nous ne pouvons rien nous permettre, et la société rejette tacitement notre existence.

De mon point de vue, la société nous traitait comme des parasites et nous fermait toutes les portes. Parfois, nous en ouvrions une de force. Juste pour oublier, pour faire semblant que notre pays, notre ville, nos compatriotes nous aiment. On appelle cela « vivre au-dessus de ses moyens », dans le temps j’appelais ça « une excuse pour ne pas tomber dans le gouffre ».

Donc si, par miracle, nous nous enrichissons subitement, ces apprentissages ne se déferont pas naturellement. Il est possible de vivre au-dessus de ses moyens à n’importe quel niveau de richesse. Ainsi beaucoup de gens qui gagnent à la loterie font faillite en moins de cinq ans. On comprendra que certains événements peuvent être vus de façon analogue, et les habitudes de survie à court terme sauront vite dilapider quelque maigre acquis qui aurait pu nous servir de tremplin.

 

4. Les cicatrices

Comme tout.e étudiant.e en psychologie peut en attester, les « stratégies » peuvent devenir des problèmes en soi. Les adeptes de la psychodynamique diront probablement que l’enfance dans un milieu défavorisé cause des manques ou des blocages, tandis que les approches environnementales vous parleront des milieux peu stimulants en tant que « facteurs de risque ».

En guise d’anecdote, mes amis et moi avons visité les différents recoins du spectre dépressif de façon imprévisible durant notre adolescence. Très peu d’entre nous en sommes sortis intacts à chaque fois.

Saviez-vous que nous sommes la province canadienne comptant de loin le plus grand nombre de psychologues par habitant? Et qu’ici, il y a des psychologues dans le réseau public? Pourtant, mon amie suicidaire a attendu six mois. En fait, elle attend encore. Votre santé mentale peut bien attendre huit mois, non? Demandez-vous combien de temps ça peut prendre quand le problème n’est pas « urgent ». Sur le plan public, tout indique que la « prévention » n’existe pas.

Pour l’enjeu qui nous concerne aujourd’hui, on peut résumer en disant que les problèmes de santé mentale que nous accumulons au fil des ans sont autant de dragons à occire dans notre quête de richesse (ou d’une stabilité financière des plus élémentaires).

Trouver un emploi, ou une « vraie job », c’est difficile pour quelqu’un qui dort 16 heures par jour à cause de sa dépression chronique. C’est difficile pour quelqu’un ayant des symptômes paranoïaques et s’isolant graduellement, ou quelqu’un chez qui l’anxiété aiguë provoque une perte de sommeil grave. Pas impossible, non, mais tout est plus difficile. On peut évoquer les intérêts composés.

(Vous comprendrez que ces problèmes ne sont pas réservés aux classes défavorisées, mais le manque d’accès aux soins de santé mentale nous force souvent à les négliger, ce qui les empire.)

Sans parler, bien sûr, des jours où il devient tentant de comparer l’échappement du suicide avec l’effort, la chance et la trahison de soi nécessaires pour prospérer dans un monde injuste.

Mais fi de tout cela, petit Billy, un peu d’huile de coude et ton idée brillante sera un franc succès, car tu es spécial! S’enrichir est une aventure puérile, un dos-d’âne sur une route plus noble. Dixit Hollywood.

 

Allons de l’avant

J’aimerais parler des problèmes philosophiques et sociaux sous-jacents aux représentations du get rich quick dans les médias de masse, mais la page tire à sa fin.

Disons simplement que régler des problèmes d’envergure requiert avant tout une vision réaliste. Ces échecs de compréhension dans la culture populaire, en plus d’être problématiques, sont autant d’opportunités ratées d’envisager un monde meilleur. Un monde où les héros qui ont des faiblesses, des carences, un passé et des attaches réussissent tout de même à prospérer.

Ce monde n’est pas encore notre réalité, mais avec une vision créative plus sincère et beaucoup d’efforts soutenus, il pourrait le devenir.

 

Par Guillaume Boudrias

 

 

Références

Institut canadien d’information sur la santé (2013). Les dispensateurs de soins de santé au Canada – profils provinciaux de 2013. Retrouvé au https://secure.cihi.ca/estore/productFamily.htmlocale=fr&pf=PFC3045&lang=en&media=0 le 25 octobre 2017.

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