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Chronique « Les minutes douces » : Je suis étudiante en psychologie, mais je ne vais pas toujours bien

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Par Laurence Inkel

Je suis étudiante en psychologie, et je suis loin d’être experte en matière de bonheur. La santé psychologique m’est encore mystérieuse, à moi aussi, et ce, en dépit des facteurs connus qui la nourrissent que nous articulent soigneusement la bouche et les PowerPoint des enseignants du département. J’aspire à soutenir le déploiement du potentiel psychique des individus, et pour cette même raison, si belle, mais subtilement stigmatisante à la fois, je ressens souvent l’exigence de bien aller, de profondément être épanouie et satisfaite de la vie que je mène, et de manifester une gestion assidue de l’ensemble de mes sphères. Plusieurs semblent nourrir l’idée de la personne aidante « parfaite », l’idée qu’aspirer à un métier d’aide est cette chance de l’existence facile et dépourvue de peine qui dépasse. Cette chance de bien-être a priori permettant le cheminement vers une profession de « prendre soin », l’idée que l’aidant.e soit une personne dotée d’une constante clarté sans faille, d’une empathie sans fond et dépeinte d’exceptions, d’émotions qui ne heurtent personne et qui s’enrichissent continuellement au fil du temps, et d’une absence de toute carence et de pensée éparpillée.

Je suis étudiante en psychologie, et j’entends la croyance implicite que je me dois d’avoir résolu ma quête de l’équilibre pour adéquatement pouvoir venir en aide à autrui et succéder auprès des aidé.es. Je ressens également la croyance que j’ai constamment l’énergie et la volonté de profondément comprendre, accepter et justifier les comportements de ceux qui m’entourent, et que j’ai la flexibilité et le jus mental sur demande. Je ressens l’attente que je sois nécessairement vouée d’une aisance avec tous, d’une capacité à aisément aborder l’ensemble de mes émotions, d’une habileté à m’affirmer partout et sans offenser, d’une disponibilité et réceptivité inépuisables, en tout temps. Je suis passionnée par la résilience et le rebond individuel suite aux traumas psychologiques, mais je n’en suis personnellement pas moins à risque de devoir composer, à un moment donné ou à un autre, avec des difficultés psychologiques et des lourdeurs mentales, et je n’en serais guère moins chaleureuse et compétente pour autant, et je n’en serais guère moins apte à guider les individus vers l’éclosion de leur épanouissement. Avoir l’ambition de tendre la main comme profession ne signifie pas que cela en est infailliblement toujours ainsi sur le plan personnel, avec tout individu et à tout moment. Tendre vers un métier de don de soi ne signifie pas la priorisation sous-jacente des besoins des autres au détriment des siens dans la vie de tous les jours. Pourtant, ce sont des aspects qui semblent assumés chez les êtres aspirant à un travail d’aider. Le problème avec ces croyances au sujet des futur.es aidant.es est qu’elles sont irrationnelles et qu’elles engendrent des attentes surréalistes quant à leurs manières de faire et de réagir.

Je suis étudiante en psychologie, mais je ne vais pas toujours bien et je ne peux guère répondre à l’ensemble de ces standards. Je suis humaine avant de porter ce rôle social et d’entrer dans ce moule contraignant à invariablement bien faire, bien dire et sympathiser. Être étudiant.e dans le domaine de la psychologie n’équivaut pas la capacité au travail émotionnel 24 heures sur 24. Le travail émotionnel, qui se définit comme « le fait d’être touché par l’autre, de se mettre à sa place, de se sentir responsable et concerné par ce qu’il traverse[1] », est une habileté exigeante qui ne peut s’exercer sans répit, à la fois dans la vie professionnelle et personnelle, sans engendrer certaines conséquences sur le bien-être mental. Le travail émotionnel à temps plein est une lourde charge émotionnelle qu’aucun individu ne peut prendre en sa responsabilité à chaque instant de son existence et en toute période de sa vie. Le travail émotionnel des futur.es psychologues semble pris pour acquis dans leurs comportements relationnels et perçu comme une tendance naturelle ne leur requérant que très peu d’effort.

Le stress de compassion est une réalité à ne pas négliger dans le milieu d’aide, d’où l’importance d’attentivement s’écouter et apprendre à ne pas agir en fonction du préjugé de la force mentale indéfectible. Il est important de se sensibiliser à la stigmatisation qui entoure les futur.es aidant.es, des individus qui, comme les autres, ne sont pas et ne seront jamais invincibles. Ces standards utopiques et ce mythe d’invincibilité doivent disparaître pour que tout.e aidant.e soit authentiquement considéré.e, dans l’amalgame de ses émotions, de ses limites et de ses incapacités.

Écrit par Laurence Inkel

 

[1] Sabine Fortino, Aurélie Jeantet et Albena Tcholakova, « Émotions au travail, travail des émotions », La nouvelle revue du travail [En ligne], 6 | 2015, mis en ligne le 12 juin 2015, consulté le 13 février 2018. URL : http://journals.openedition.org/nrt/2071 ; DOI : 10.4000/nrt.2071

 

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