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Il existe pourtant…

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Par Freestocks via Unsplash

Le meilleur poème de Marie Uguay

Il existe pourtant des bons et de moins bons poèmes; même Baudelaire n’a pas écrit que des chefs-d’œuvre. De la même façon, Marie Uguay avait un style bien à elle, unique et facile à reconnaître, mais difficile à imiter.

Cependant, son poème intitulé « Il existe pourtant des pommes et des oranges » a un style unique. C’est ce qui en fait à mes yeux sa meilleure œuvre. Les cent plus beaux poèmes québécois, en choisissant ce texte, semblent abonder dans le même sens, ce qui m’a poussé à me demander… Pourquoi? Pourquoi ce poème parvient-il à nous toucher plus que les autres?

Le poème va comme suit :

 

Il existe pourtant des pommes et des oranges 

Cézanne tenant d’une seule main

toute l’amplitude féconde de la terre

la belle vigueur des fruits

Je ne connais pas tous les fruits par cœur

ni la chaleur bienfaisante des fruits sur un drap blanc

Mais des hôpitaux n’en finissent plus

des usines n’en finissent plus

des files d’attente dans le gel n’en finissent plus

des plages tournées en marécages n’en finissent plus

J’en ai connu qui souffraient à perdre haleine

n’en finissent plus de mourir

en écoutant la voix d’un violon ou celle d’un corbeau

ou celle des érables en avril

N’en finissent plus d’atteindre des rivières en eux

qui défilent charriant des banquises de lumière

des lambeaux de saisons     ils ont tant de rêves

Mais les barrières       les antichambres n’en finissent plus

Les tortures       les cancers n’en finissent plus

les hommes qui luttent dans les mines

aux souches de leur peuple

que l’on fusille à bout portant     en sautillant de fureur

n’en finissent plus

de rêver couleur d’orange

Des femmes n’en finissent plus de coudre des hommes

et des hommes de se verser à boire

Pourtant malgré les rides multipliées du monde

malgré les exils multipliés

les blessures répétées

dans l’aveuglement des pierres

je piège encore le son des vagues

la paix des oranges

                                                    de sa construction

et tout l’été dynamique s’en vient m’éveiller

s’en vient doucement     éperdument me léguer ses fruits

 

En toute honnêteté, n’eut été d’Il existe pourtant, j’aurais lu le recueil de Marie Uguay d’un bout à l’autre sans m’arrêter, comme tant d’autres recueils. J’en serais ressorti avec l’impression d’une femme indépendante et courageuse, sensible à l’extrême et vulnérable à ses heures. Mais maintenant, je vois plutôt les contours d’une femme révoltée, qui utilise sa vulnérabilité pour faire passer un message de révolte solidaire.

En fait, ces quelques vers au milieu du recueil (Poèmes, éditions Boréal) sortent le lecteur de la transe habituelle des recueils de poésie qui sont moins qu’exceptionnels. Normalement, nous devinons un sens profond derrière les mots, mais le regard s’embrouille et les mots s’enchevêtrent. Pour les plus sensibles d’entre nous, la surdose de sympathie nous force à glisser sur les pages, nous laissant bercer par le ressac des hauts et des bas évoqués avec subtilité.

Pas ici, car ce poème réveille le lecteur comme un électro-choc. En fait, ces pages nous forcent à réévaluer le sens de tout ce que nous venons de lire. Tout à coup, des thèmes de lutte ouvrière apparaissent de nulle part. Des thèmes d’enjeux sociaux, intemporels, importants et parfois insupportables. Serait-ce cette indignation palpable et légendaire qui a inspiré tout ce qui est venu avant, et tout ce qui vient après?

Je l’ignore toujours, mais je crois que la réponse n’est pas si simple.

En fait, je n’ai pas pu m’empêcher de le voir comme un défi au lecteur. Un regard implacable sorti tout droit des films les plus héroïques. Une façon de nous rappeler que la patience de ses vers est née dans l’urgence de faire face à une société qui ose peu ou prou se regarder dans le miroir.

C’est un poème qui démontre la lucidité de l’auteure. Elle n’est pas absorbée par sa petite personne, elle n’écrit pas par ennui ou par désir de se sentir intelligente (un piège de tout instant quand on écrit). Non, la seule conclusion que je puisse tirer à la fin d’un recueil qui contient un seul poème outré, c’est que l’auteure écrit parce que c’est la seule chose à faire, un acte de résistance important face à un monde indigne, mais très peu indigné.

Ce qui fait d‘Il existe pourtant le meilleur poème de Marie Uguay, c’est qu’il décuple la puissance de toute son œuvre, en nous obligeant à réaliser que l’auteure a réussi à faire pousser quelques plants de sagesse dans une terre brûlée.

« Doucement Cézanne se réclame de la souffrance du sol » – Marie Uguay

 

Par Guillaume Boudrias

 

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