Psychologie communautaire

De la nuance: L’individu contre son milieu

Devenir plus nuancé n’a jamais fait partie de mes plans. Cela dit, maintenant que j’ai suivi quelques cours de psychologie et fait quelques heures de bénévolat en intervention, je vois bien la pertinence de travailler à nuancer nos pensées. Je ne peux d’ailleurs plus m’empêcher de remarquer quand mes amis ou moi-même utilisons les mots « toujours » ou « jamais ». Mes expériences de vie et les théories que j’appréhende me poussent à être mitigé sur le sujet de la nuance. Comme je crois que rien n’arrive dans un vase clos, je pense que ce sont mes expériences qui ont forgé mes modes de pensée, et que ces expériences sont liées à mon statut socio-économique. Voici donc quelques réflexions sur la nuance et son contexte social.

Les dangers de la pensée absolue

Les pensées absolutistes sont associées à la dépression et à l’anxiété, c’est pourquoi plusieurs psychothérapies cherchent explicitement à pousser le client à nuancer celles-ci.

L’article de Dr Al-Mosaiwi cherche à préciser la prévalence et la spécificité de cet effet : « We predicted and found that anxiety, depression, and suicidal ideation forums contained more absolutist words than control forums » (Al-Mosaiwi & Johnstone, 2017).

Mais il y a un problème dans cette étude, comme dans plusieurs autres : puisque les données proviennent de forums anonymes, Dr Al-Mosaiwi et son collègue n’ont pas pu contrôler des variables communes telles que le revenu familial.

Est-ce possible que les populations les plus déprimées et suicidaires soient aussi les plus démunies ? C’est ce que tendent à montrer les études citées dans mon autre article (Auger, N., & Alix, C., 2009).

La prochaine question se pose toute seule : est-ce possible que le langage absolutiste soit en fait une caractéristique culturelle des communautés défavorisées ? Ceci en ferait une variable corrélée, sans être nécessairement la source du problème. Bien que traiter ce mode de pensée soit bénéfique pour l’individu (Williams & Garland, 2002), ce traitement aurait plus de sens dans une perspective systémique, peut-être comme conséquence de la précarité.

J’en reviens à l’argent et au classisme. Parlons-en.

Le point de vue précaire

Une étude de 2009 tend à montrer que les gens étant les plus favorisés sont les plus relativistes, en d’autres termes, les plus nuancés (Corazzini et al., 2009). En supposant que les classes favorisées ont plus de poids médiatique, il serait normal que la convention sociale de la nuance comme valeur en soi ait une place disproportionnée dans le discours public. En ce sens, la nuance serait une idéologie privilégiée parmi tant d’autres. La sociolinguistique nous donne plusieurs indices quant au rapport entre le discours et le privilège. Par exemple, nous empruntons les manières de parler des classes supérieures lorsque nous aspirons à la mobilité sociale (Giles, 1973). Et bien sûr, il est très difficile d’avoir un discours nuancé sans avoir de pensées nuancées. Pour traduire en langage populaire : peut-être que les plus riches aiment plus relativiser.

Bien qu’il soit très fréquent de faire le lien avec le niveau d’éducation, la conclusion de Corazzini nous indique que les expériences de vie elles-mêmes ont une grande influence : « Personal characteristics such as past experience of material hardship and relative standard of living play a germane role in shaping respondentsviews. » (Corazzini et al., 2009)

Cette conclusion n’est pas surprenante si l’on considère le privilège comme une incapacité à imaginer un aspect de notre société d’une certaine façon, car nous n’avons pas été témoin des mêmes choses dans la même proportion. Comme beaucoup d’études en psychologie, l’idée va de soi si on la vulgarise : nous avons des expériences différentes, et voyons donc le monde différemment. Ceci nous amène à l’iniquité.

Le problème existentiel de l’iniquité

Un autre psychothérapeute, Ugo Uche, fait un lien entre absolutisme et oppression dans un article fascinant. Dr Uche parle du racisme comme forme d’absolutisme, et s’attaque à celui-ci comme la source du manque d’empathie qui nous pousserait au racisme, au sexisme et aux autres attitudes oppressantes. On associe encore ces attitudes au manque d’éducation, mais les expériences plus fréquentes dans les milieux défavorisés peuvent encourager en nous les pensées extrêmes. C’est la façon plus subtile dont nous nous retournons les uns contre les autres alors que nous devrions en toute logique être solidaires, du moins à l’intérieur de notre classe socio-économique. En d’autres termes, s’il ne fait nul doute que l’éducation favorise la pensée critique et la nuance, les gens des classes sociales supérieures sont déjà moins à risque d’avoir développé des modes de pensée absolutistes avant même d’entrer à l’université.

Je dois ici référer à mon expérience personnelle pour tenter de dépeindre une réalité qui pourrait vous être étrangère. Jai déjà exprimé avoir eu une vie difficile à cause de la pauvreté, je vais donc résumer cela ici : avant l’âge de vingt ans, j’avais déjà vécu plusieurs deuils, connu plusieurs victimes de toxicomanie juvénile et d’alcoolisme, de dépression chronique, de négligence et pire encore. Dans un milieu plus aisé, relativiser nos problèmes nous aide à reconnaître notre privilège. Dans un milieu à risque comme celui que je viens de décrire, cela m’amenait plutôt à me situer quelque part au bas de l’échelle sociale, avec une grande proportion de mes amis d’enfance. Les tragédies qui nous sont arrivées existent aussi dans l’univers social de mes amis plus favorisés, mais elles sont survenues plus tard et en moins grand nombre. Les recherches indiquent que nous vivons les uns et les autres des réalités plutôt typiques de nos environnements respectifs (Gill & Page, 2006; Klest, 2012).

Les différentes strates socio-économiques ne vivent pas dans le même monde, car chaque couche présente différents niveaux de risque. Je crois que si on veut s’attaquer aux pensées absolutistes, il faut aussi remédier à ceci, en créant un monde plus juste et équitable, c’est-à-dire en améliorant les conditions de vie relatives des populations les moins favorisées. Les pensées extrêmes ne naissent pas du vide, mais bien d’expériences extrêmes.

Entre parenthèses, on peut ici faire un lien avec la psychologie positive, qui se décrit souvent comme l’enfant mal-aimé du domaine (Sheldon & King, 2001). Étant donné que les classes socio-économiques ayant le plus accès aux études supérieures (et donc au milieu académique) sont celles qui voient le moins d’expériences traumatisantes (Klest, 2012), il n’est pas surprenant que les strates les moins affectées soient les moins intéressées.

Pour en revenir à la population générale, celles et ceux ne se réclamant pas de la classe supérieure devraient tout autant se préoccuper de la santé mentale des plus dépourvus, non seulement par souci d’équité, mais aussi parce que l’écart entre les riches et les pauvres continue d’augmenter chaque année, tandis la classe moyenne tend à s’amenuiser (Little, 2016). Ceci tandis que la proportion de tous les revenus allant aux classes moyennes et inférieures tend à diminuer (Little, 2016). Si la tendance se maintient, nous ferons un jour presque tous partie d’une classe inférieure immense ; mieux vaut s’attarder au problème avant cela.

Au niveau des solutions individuelles, celles et ceux qui connaissent les thérapies humanistes reconnaîtront ici des enjeux existentiels. Il ne tient pas du hasard que certaines des séances de thérapie les plus connues de Carl Rogers concernent des personnes marginalisées.

Pour les gens qui vivent chaque jour l’oppression sous un nouveau visage, une des choses qui nous pousse à nous attacher à certaines pensées absolues est que les grandes révolutions intellectuelles et politiques ne naissent pas de la nuance, mais bien de l’entêtement et du refus de transiger avec des visions sociales moins ambitieuses. Les pensées absolues peuvent alors être vues comme un acte de résistance face aux idéologies dominantes qui valorisent implicitement la nuance et la modération nécessaires à la stabilité du statu quo.

C’est peut-être pourquoi les thérapies humanistes et existentielles, descendantes de philosophes très critiques de notre société tels que Nietzsche et Sartre, encouragent l’acceptation non pas du statu quo, mais bien de nos expériences. En favorisant l’autoactualisation plutôt que l’ajustement, elles nous aident à construire un sens à notre expérience sans compromettre les valeurs qui ont fait de nous qui nous sommes. Autrement dit, elles nous aident à évoluer sans nous trahir. En somme, elles semblent aider à gérer non seulement les pensées absolues, mais aussi les blessures qui ont fait naître ces extrêmes en nous, pour apaiser l’irréparable et la colère violente, tout en gardant la colère utile. Il est possible d’être en paix avec nos conflits.

Conclusion

Je ne suggère pas d’ignorer les pensées absolues en tant que futurs cliniciens, et je ne crois pas qu’elles soient, en tant que phénomène, un marqueur culturel important et précieux. J’avance plutôt que les discours sur l’importance de nuancer sa pensée devraient toujours se faire dans un contexte systémique, avec une prudence proportionnelle à notre privilège. Je crois que cette bataille psychologique s’inscrit dans une guerre contre l’iniquité en soi, non contre les pensées d’une personne, et encore moins contre cette personne elle-même. Comme le diraient certains psychologues communautaires : améliorons le milieu et l’individu ira forcément mieux.

En ce sens, je crois que l’aide psychologique gratuite et accessible fait partie des solutions à long terme pour contrer autant les pensées absolutistes que l’iniquité sociale. Les deux semblent aller de pair.

Pour ma part, je crois que mon désir d’aider est motivé par certaines de mes pensées absolutistes. Pour abdiquer de celles-ci, je n’attends donc rien de moins que la justice et l’équité universelles. Des personnes qui veulent me faire voir le monde autrement, je m’attends qu’elles me montrent un monde meilleur, et je réserve le droit d’opiner sans réserve sur nos systèmes d’oppression. N’est-ce pas raisonnable ?

Par Guillaume Boudrias

Bibliographie :

Al-Mosaiwi, M., & Johnstone, T. (2018). In an absolute state: Elevated use of absolutist words is a marker specific to anxiety, depression, and suicidal ideation. Clinical Psychological Science, 2167702617747074.

Auger, N., & Alix, C. (2009). Income, Income Distribution and Health in Canada. Social determinants of health: Canadian perspectives, 2, 61-74.

Giles, H. (1973). Accent mobility: A model and some data. Anthropological linguistics, 87-105.

Gill, J. M., & Page, G. G. (2006). Psychiatric and physical health ramifications of traumatic events in women. Issues in Mental Health Nursing, 27, 711–734.

Klest, B. (2012). Childhood trauma, poverty, and adult victimization. Psychological Trauma: Theory, Research, Practice, and Policy, 4(3), 245.

Little, W., McGivern, R., & Kerins, N. (2016). Introduction to Sociology-2nd Canadian Edition. BC Campus.

Sheldon, K. M., & King, L. (2001). Why positive psychology is necessary. American psychologist, 56(3), 216.

Uche, U. (27 septembre 2011). The Problem with Absolute Thinking. Consulté le 22 Septembre 2018, de https://www.psychologytoday.com/us/blog/promoting-empathy-your-teen/201109/the-problem-absolute-thinking

Waterman, A. S. (2013). The humanistic psychology–positive psychology divide: Contrasts in philosophical foundations. American Psychologist, 68(3), 124.

Williams, C., & Garland, A. (2002). A cognitive–behavioural therapy assessment model for use in everyday clinical practice. Advances in Psychiatric Treatment, 8(3), 172-179.

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