Psychologie communautaire

La stigmatisation de la vulnérabilité

Image via Pixel (Little Visuals)

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Lorsqu’elles ont exprimé haut et fort leur ressenti, elles ont été traitées d’hystériques, de folles et d’intenses; eux, de « fifs », de « tapettes » ou de fragiles. Cette tendance collective à péjorativement étiqueter les individus manifestant des émotions claires et explicites laisse sous-entendre la persistance d’un certain malaise social avec le contenu émotif. Cet étiquetage, parfois fait de manière insidieuse, mais à outrance, divise les humains en fausses catégories.

Les expressions que je m’apprête à énumérer ne reflètent en rien mes pensées, mais plutôt des propos que j’ai entendus et ressentis à plusieurs reprises.

Les « forts », c’est-à-dire celleux qui s’abstiennent de ressentir devant tous, les silencieux, les discrets, les équilibrés; et les « faibles », celleux qui expriment leur ressenti de façon non pudique, qui ne savent pas se contenir, qui sont « trop », « qui ne veulent que de l’attention », les « too much », les dramatiques, les sensibles et les instables.

En dépit des nombreuses tentatives de déstigmatisation, l’affirmation émotionnelle semble, encore aujourd’hui, marginalisée. Cette marginalisation est difficilement niable, notamment lorsqu’on la constate et l’observe dans notre propre vie, mais aussi dans celles des gens qui nous entourent. Il n’est pas rare qu’affirmer ses émotions, celles découlant de ses bonnes périodes, mais surtout de ses moins bonnes, engendre des commentaires invalidants visant à amoindrir le vécu émotionnel de la personne qui s’exprime ou à lui enlever une partie de sa crédibilité. Se voir imposer le qualificatif de « cute » ou de « lourd » à la suite de l’exposition au grand jour du jargon de son cœur ou de sa tête est un exemple subtil qui illustre cet inconfort avec la vulnérabilité. Qu’y a-t-il de mignon dans le fait d’assister au partage des émotions éprouvées par une personne ? Qu’y a-t-il de mignon dans le fait de ressentir ? Est-ce normal de spontanément se faire lancer « t’es tellement cute » lorsqu’on assume sa sensibilité ? Est-ce normal de se sentir infantilisé à la suite d’une mise à nu quelconque de son ressenti ? Qu’y a-t-il de lourd dans le fait de se faire dire « hey, c’est difficile pour moi ces temps-ci, mais je tiens le coup » ?

L’exposition publique de ses culbutes émotionnelles en laisse plusieurs perplexes, réticents, voire craintifs et méprisants. Ces réactions semblent issues d’un encouragement social à la neutralité émotionnelle et à l’indifférence, à cette idée insidieuse que les émotions doivent être discrètes, qu’elles doivent être vécues le plus intimement et silencieusement possible, sans fla-fla ni débordements et que c’est la clé pour réussir. Ce sont précisément ces comportements et ces réactions qui conservent et propagent une ambiance sociale de non-dits, qui nourrissent la pression du paraître heureux, du « je vais bien tout le temps » et qui engendrent une impression d’être seul à vivre ce que l’on vit et à ressentir ce que l’on ressent. Infliger un sentiment de culpabilité ou de honte à un individu qui fait acte de courage en faisant une révélation sur lui-même le pousse à se taire, à ne pas aller chercher de l’aide et à ultérieurement s’isoler avec ses émotions difficiles. Cette ambiance émotionnelle du chacun pour soi contribue à la perduration de l’isolement et du dépérissement mental.

L’équilibre est perpétuellement glorifié, encouragé et recherché. La constance, la stabilité et la linéarité, fortement valorisées, mais qu’en est-il des moments où on ne sait sincèrement pas quoi répondre à la question « comment vas-tu ? ». Doit-on réellement s’excuser d’avoir des failles, des désordres, des variations et des déséquilibres ? Doit-on fournir des excuses ou des justifications lorsque notre moral n’est pas exclusivement synonyme de plaisir et frivolité ?

On est socialisé à craindre la vulnérabilité, à la repousser dans un coin, à ne la montrer qu’aux plus important.es et à juger celleux qui la dévoilent au grand jour. Or, en la cachant au reste du monde, y compris à soi-même, en l’enterrant sous ses pieds par peur de sortir de la norme superficielle du « tout va bien, merci », on l’empêche d’exister dans toutes les sphères de sa vie. On s’empêche de s’épanouir à travers celle-ci, alors que cette vulnérabilité possède un potentiel de satisfaction et d’épanouissement immense.

La vulnérabilité n’est pas faiblesse, elle est notre essence. Acceptons-nous dans nos écoulements émotionnels, dans nos problématiques personnelles et dans nos émotions qui prennent de la place. Reconnaissons-nous comme humains, profondément programmés à vivre des bouleversements et des épreuves qui nous sont propres. Permettons-nous d’incarner des êtres vulnérables et potentiellement bouleversés. Soyons transparents et invitons les autres à l’être. Libérons-nous, ensemble. Vivons, soyons et ressentons. Devant nous et devant tous.

Par Laurence Inkel

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