Entrevue avec les profs

Allier psychologie et lutte aux changements climatiques – Portrait de la chercheuse Anne-Sophie Gousse-Lessard

Militante écologiste passionnée, Anne-Sophie Gousse-Lessard se dévoue à lutter contre les changements climatiques grâce à la psychologie. Elle est actuellement chercheuse associée au centre d’éducation à l’environnement de l’UQAM et chargée de cours. Elle a complété son doctorat à l’UQAM sous la direction de Robert Vallerand en 2016, et a terminé un post-doctorat à l’Université Laval en 2017 au sein de l’Observatoire québécois de l’adaptation aux changements climatiques (OQACC).

Félix – Bonjour Anne-Sophie, merci beaucoup de prendre le temps de venir discuter de psychologie et d’environnement! Un sujet trop rarement discuté dans les médias et au sein de notre département. Peux-tu nous initier un peu aux liens entre la psychologie et l’environnement? Qu’est-ce qu’un psychologue peut faire pour aider à la lutte aux changements climatiques?

Anne-Sophie – Oui, et bien de manière générale, les sciences humaines et la psychologie ne sont pas assez connues des groupes et des organisations qui luttent contre les changements climatiques… Pourtant, il y a assez clairement une part de barrières psychologiques à tous les comportements écoresponsables. On s’entend que les gens ne sont jamais contre la vertu. On dit souvent qu’on a l’intention de faire ci ou de faire ça, mais le passage à l’action est vraiment difficile. Il existe un très gros écart entre l’intention et l’action. Les psychologues peuvent aider à cet effet. Un psychologue comme Robert Gifford en Colombie-Britannique a, par exemple, schématisé les différentes barrières qui bloquent le changement qu’il a appelé « les dragons de l’inaction ».

Félix – As-tu un exemple de dragon?

Anne-Sophie – Oui, le fait, par exemple, que notre cerveau soit « mieux câblé » pour réagir aux menaces concrètes et directes dans l’environnement, ce qui n’est pas cohérent avec les discours scientifiques plus abstraits et lointains. Il y a toute la question des normes sociales aussi, ou encore de la résignation acquise… À force de parler juste de problèmes plutôt que de solutions, les gens ont la perception qu’ils n’ont pas le contrôle sur la situation. Ils se disent : « Qui suis-je moi, petit individu, pour changer ça? » et se découragent. Ou à l’inverse, certains font preuve de trop d’optimisme, les personnes qui disent « les scientifiques vont finir par trouver une solution et nous sauver », généralement ces personnes ne se mobilisent pas… Penser comme ça, ça nous fait s’assoir sur nos lauriers.

Félix – Hmm… Mais qu’est-ce qu’on peut faire pour changer ça?

Anne-Sophie – D’après ce que je vois, ce qui fonctionne beaucoup sur le terrain, c’est de penser le changement en termes d’étapes plutôt que comme une chose à faire du jour au lendemain. Tous les individus se situent à différentes étapes au sujet des changements climatiques. Il faut d’abord être informé, comprendre qu’il y a un problème, et qu’on a une responsabilité là-dedans. On passe ensuite à la recherche de solutions. La personne doit évaluer les alternatives : est-ce que c’est réaliste? Qu’est-ce que ça m’apporte de faire ça? Cela contribue à créer une intention comportementale. Ensuite, troisième étape, il faut effectivement mettre en œuvre une action. Quand? Où? Avec qui? S’il faut que je me lève vingt minutes à l’avance et que je marche dans le froid jusqu’à l’autobus… Ça prend des capacités de planification pour faire cette mise en œuvre. Ensuite, la quatrième étape est le maintien du comportement. Il faut que ça s’intègre dans une routine. En bref, penser le changement de comportement en étapes permet d’adapter notre discours en fonction de l’étape où les personnes se trouvent dans leur comportement.

Félix – Fascinant. Mais, dis-moi, comment en es-tu venue à t’intéresser à cela?
Anne-Sophie – À la fin de mon baccalauréat en psycho, j’ai suivi le programme court de deuxième cycle en éducation relative à l’environnement de l’UQAM et j’ai connu en même temps le domaine de la psycho de l’environnement. Je ne savais même pas que ça existait! Alors, j’ai proposé mes idées à Robert Vallerand qui a été intéressé puisque la psychologie de l’environnement et la psychologie sociale sont étroitement liées. Je commençais moi-même, dans ma vie personnelle, à militer pour l’environnement à ce moment. Alors de fil en aiguille, j’en suis venue à m’intéresser à ce qui faisait que les gens s’engagent pour l’environnement. Être motivé, c’est bien, mais être passionné c’est une étape de plus. C’est ainsi qu’on a envisagé le militantisme selon le Modèle dualiste de la passion de Vallerand et ses collègues. Son modèle affirme qu’il y a des gens qui ont une passion harmonieuse et d’autres qui ont une passion obsessive. Chacune de ces passions est liée à des engagements différents.

Félix – Ok, peux-tu m’expliquer un peu ce qu’est le Modèle dualiste de la passion?

Anne-Sophie – Il semble y avoir deux manières d’être engagé profondément envers une cause ou une activité. La passion, c’est être impliqué dans quelque chose que l’on aime, que l’on trouve importante et dans laquelle on met du temps et de l’énergie… Mais c’est également quelque chose qui est intériorisé dans notre identité, qui nous définit. On se définit par notre activité passionnante. La passion nous procure l’énergie nécessaire pour s’engager pleinement dans une activité ou une cause, mais si c’est obsessif, ça peut aussi nous amener à être sur la défensive lorsque quelqu’un attaque notre objet passionnel. Si toi tu es passionné par l’environnement et que quelqu’un attaque la cause, étant donné que ton identité y est reliée, tu te sentiras directement attaqué.

Félix – Ok, quel est le critère distinctif entre passion obsessive et harmonieuse?

Anne-Sophie – Une passion obsessive c’est une passion qui gruge de l’énergie, c’est une passion carnivore. La personne ne pourra penser qu’à son activité, et elle va ruminer et ne sera pas capable de se concentrer sur d’autres tâches si quelque chose ne va pas bien quant à sa passion… Il y aura beaucoup d’émotions négatives qui y seront reliées : la culpabilité si la personne ne fait pas l’activité ou la colère parfois… C’est le cas pour le yoga, par exemple. C’est contre-intuitif puisqu’on associe le yoga au zen et à la relaxation, mais nombre de personnes ayant une passion obsessive pour le yoga sortent de là stressées. La passion obsessive a aussi des conséquences négatives sur les autres sphères de vie (autre que l’activité). Quelqu’un d’harmonieux sera plus flexible et pourra contrôler le moment où il s’engage dans son activité passionnante. Les passionnés obsessifs ont un peu l’impression que c’est l’activité qui les contrôle. Ceci amène une persistance rigide et non adaptative dans l’activité, c’est-à-dire que la personne continuera son activité malgré la présence d’effets néfastes. Par exemple, si un passionné obsessif se blesse au travers de son activité, il aura tendance à poursuivre malgré les blessures, ce qui va évidemment ralentir son établissement.

Félix – Et qu’est-ce qui fait qu’une passion harmonieuse peut devenir obsessive?

Anne-Sophie – Bien, on n’est pas qu’harmonieux ou obsessif. Parfois le contexte social peut jouer. Par exemple, lors d’un rush de session où il y a beaucoup de pressions (internes et externes), on peut devenir plus obsessif. Cela dit, il y a des personnes qui sont généralement plus obsessives ou plus harmonieuses. Mais voilà, généralement, c’est la famille proche, les professeurs, les parents ou les amis qui mènent au développement d’une passion plus obsessive ou plus harmonieuse. Un milieu plus contrôlant est associé au développement d’une passion obsessive. La personne fera l’activité davantage par pression que par choix libre et volontaire. La passion harmonieuse vient d’une intériorisation beaucoup plus libre et autonome. La personne choisit de faire l’activité.

Félix – Très intéressant. Comment as-tu intégré ça dans ta thèse? Qu’est-ce que tu voulais faire avec ta thèse?

Anne-Sophie – Je voulais expliquer ce qui fait que des gens sont prêts à se donner corps et âme pour la cause environnementale. On a passé des questionnaires à des militants en environnement pour regarder quels types de comportements ils considèrent comme acceptables. Est-ce qu’ils trouvent acceptable de signer des pétitions? De monter en haut d’un pont pour faire parler de la cause environnementale? Est-ce qu’ils trouvent acceptable de ne plus parler à un membre de leur famille parce que celui-ci ne veut pas agir de façon écologique? On a découvert que la passion harmonieuse est liée à des comportements plus « modérés », alors que la passion obsessive est liée à la fois à des comportements modérés et radicaux.

Félix – Mais qu’est-ce qui explique ça?

Anne-Sophie – Dans un deuxième temps, on a examiné les émotions des militants. On s’est rendu compte que les personnes harmonieuses vivent beaucoup d’émotions positives pendant leur implication environnementale, alors que les personnes obsessives vivent deux types d’émotions. Parfois, ils étaient heureux et fiers, et parfois ils étaient hostiles et vivaient plus de colère. Les émotions négatives étaient liées à l’intention d’adopter des comportements plus radicaux. Ensuite, on s’est intéressé au niveau de bien-être. Qu’est-ce que ça change dans votre vie d’être aussi impliqué dans la cause environnementale? Est-ce que vous sentez que vous êtes liés à un tout plus grand que vous-mêmes? Est-ce que vous êtes fondamentalement plus heureux parce que vous faites du militantisme? Ce qu’on voit, c’est que pour les gens harmonieux, le militantisme est associé au bien-être psychologique, à plus de transcendance parce qu’ils se sentent liés à quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes, à plus d’émotions positives et à de meilleures relations interpersonnelles. Alors que la passion obsessive, via les émotions négatives, est liée négativement à la satisfaction de vie. Ces personnes sont moins satisfaites de leur vie en générale, elles trouvent moins un sens à leur vie. En bref, il y a différentes manières de militer et d’être impliqué qui ont différents impacts sur la vie personnelle. Ce qu’il reste à faire, c’est de vérifier la question de la pérennité des actions militantes. À force de vivre des émotions négatives et peu de bien-être psychologique, les passionnés obsessifs ne sont-ils pas plus à risque de se décourager et de laisser tomber la cause, alors que nous avons besoin de ces militants pour faire face aux enjeux environnementaux?

Félix – Et ton postdoctorat portait sur quoi?

Anne-Sophie – Je travaillais sur les croyances environnementales. Selon la théorie du comportement planifié (Ajzen, 1985), ce sont les croyances liées aux normes sociales, les croyances envers le comportement à effectuer et les croyances associées à la perception de contrôle qui prédisent l’intention d’agir de telle ou telle manière. À l’OQACC, on s’intéressait à ces croyances qui freinent parfois l’adaptation aux changements climatiques, même chez les plus vulnérables.

Félix – Quelles leçons tires-tu de tes recherches et de ton militantisme en environnement?

Anne-Sophie – Je fais partie d’un petit groupe de discussion avec le centr’ERE qui réfléchit sur la question des petits gestes. On adopte une posture assez critique là-dessus. Le problème, c’est que les petits gestes nous font oublier la question du collectif et la question politique. Ça met toute la responsabilité sur les individus. Souvent les écogestes sont des petits gestes faciles à faire dans la sphère privée qui déculpabilisent les individus : « moi je fais ma part, alors pourquoi m’engager plus que ça ». Et on oublie souvent de parler d’un militantisme « soft », par exemple, dire à la fruiterie du coin « il me semble que vous emballez trop vos affaires ». Juste ça, c’est déjà sortir du privé, et essayer d’avoir un impact local, mais collectif. Ça, on n’en parle pas. Notre discours est tellement réduit à recyclage/compost. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas suffisant pour mener à bien la nécessaire transition environnementale.

Félix – Effectivement, dirais-tu que si les 50 000 personnes à la manifestation La planète s’invite au parlement avaient consacré les trois heures de la manifestation à écrire une lettre aux journaux ou à appeler leur député, le changement aurait été bien plus intense?

Anne-Sophie – Le mieux aurait été de faire les deux! Mais… il faut se mouiller pour faire ça. Mais bon, cela a quand même été prouvé dans des études sur l’implantation de programme que si les gens sont déjà un peu engagés, par exemple, en signant quelque chose comme le pacte, ils seront plus prêts à s’impliquer ensuite… Mais il reste qu’il faut aller plus loin. Il faut décloisonner nos actions et briser la bulle des comportements privés pour tendre vers une mobilisation collective. Les manifestations ont un grand pouvoir mobilisateur à ce niveau.

Félix – Merci infiniment, Anne-Sophie. C’est fort inspirant tout cela. As-tu des références à donner ou à explorer?

Anne-Sophie – Un bon livre, qui n’est pas en psycho, mais à lire quand même, c’est Perdu sans la nature de François Cardinal. Ça raconte à quel point les enfants et nous-mêmes sommes déconnectés de la nature. Ce que ça nous fait, et comment on en est arrivé là. Tous les livres de Naomie Klein sont également merveilleux, spécialement « Tout peut changer. Capitalisme et changements climatiques ». On peut aussi découvrir les recherches de Luc Pelletier qui allie la théorie de l’autodétermination aux changements climatiques, ou encore aller lire sur les dragons de l’inaction de Robert Gifford.

Félix – Et si on veut suivre ce que tu fais… comment faire?

Anne-Sophie – Hmm… Actuellement, je donne beaucoup de conférences. Sinon je blogue à l’occasion sur le journal de lutte contre les changements climatiques : unpointcinq.ca.

 

Entrevue par Félix Morissette

Quelques références pour creuser plus loin1:

Cardinal, François. (2010) Perdus sans la nature, Pourquoi les jeunes ne jouent plus dehors et comment y remédier. Montréal : Éditions Québec – Amérique.

Gifford, R. (2011). The dragons of inaction: Psychological barriers that limit climate change mitigation and adaptation. American Psychologist, 66(4), 290‑302. https://doi.org/10.1037/a0023566

Aitken, Nicole Michelle, Luc G. Pelletier, et Daniel Edgar Baxter. (2016) Doing the Difficult Stuff: Influence of Self-Determined Motivation Toward the Environment on Transportation Proenvironmental Behavior. Ecopsychology 8, no 2 : 153‑62. https://doi.org/10.1089/eco.2015.0079.

Pelletier, L. G. (2002). A motivational analysis of Self-Determination for Pro-environmental behaviors. Dans Handbook of Self-Determination Research (p. 205‑232). Rochester, New York: University of Rochester Press.

The American Psychological Association. (Rapport sans date). Psychology & Global Climate Change addressing a multifaceted phenomenon and set of challenges.

Stern, P. C. (2011). Contributions of psychology to limiting climate change. American Psychologist, 66(4), 303‑314. https://doi.org/10.1037/a0023235

Clayton, S., Devine-Wright, P., Swim, J., Bonnes, M., Steg, L., Whitmarsh, L., & Carrico, A. (2016). Expanding the role for psychology in addressing environmental challenges. American Psychologist, 71(3), 199‑215. https://doi.org/10.1037/a0039482

Bechtel, R. B., & Churchman, A. (2002). Handbook of environmental psychology. New York: John Wiley & Sons, Inc.

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