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Avancées technologiques : doit-on craindre la disparition du métier de psychologue?

Image par A Health Blog

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Dans son adresse au Sénat français en janvier dernier, l’entrepreneur et médecin Laurent Alexandre (2018) met en garde les Européens contre la menace économique que constitue l’intelligence artificielle (IA). Sans atteindre le niveau d’alarmisme des Elon Musk et Stephen Hawking (2015) qui craignent une perte de contrôle sur les potentialités destructrices de l’IA, Alexandre prédit que les métiers qui ne seront pas complémentaires à l’IA sont voués à une disparition certaine, dans un futur plus proche qu’on ne le croit. Que l’on adhère ou non à cette vision économique quelque peu angoissante, les progrès exponentiels de l’IA sont un fait incontestable en ce moment même, et ne pas réfléchir aux conséquences tangibles de ces avancées sur notre profession serait une première entrave à l’adaptation du métier aux nouvelles données technologiques. Si l’on s’en tient au critère de complémentarité d’Alexandre, donc, devrait-on craindre la disparition prochaine de la profession de psychologue?

Les articles de Riley (2014) et de Onken et Shoham (2015) abordent plusieurs avantages de l’apport des technologies à diverses étapes en recherche et en pratique clinique. La plus grande disponibilité des outils, leur moindre coût, la possibilité de fournir des traitements plus personnalisés, notamment, sont des bénéfices non négligeables pour le psychologue ou le thérapeute qui milite pour un meilleur accès à des soins de qualité en santé mentale. Bien sûr, ces avantages s’accompagnent d’inconvénients, ou à tout le moins de questionnements, entre autres sur le rôle de la relation thérapeutique dans l’efficacité d’une thérapie, sur l’importance des assises théoriques dans la construction de nouveaux outils, sur les enjeux de commercialisation et les conflits éthiques potentiels. Dans un monde idéal, des règles encadrantes et adéquates basées sur la rigueur scientifique et le bien du client seraient rapidement mises en place par les ordres professionnels concernés. En attendant, toutefois, la responsabilité de réfléchir à ces questions et de faire une utilisation rigoureuse des nouvelles possibilités revient à chaque psychologue qui souhaite recourir aux technologies dans le cadre de ses recherches ou de sa pratique clinique. Ce jugement professionnel nécessaire au succès de l’emploi des technologies éloigne la possibilité que l’intelligence artificielle remplace tout à fait le psychologue humain de sitôt.

Toutefois, il ne s’en faudrait que de très peu pour qu’une règlementation au sujet de l’utilisation d’outils technologiques privilégie un type d’outil ou d’utilisation en particulier, au détriment des autres possibilités et du jugement professionnel. Des décisions politiques, pour des raisons économiques ou culturelles, qui amèneraient les psychologues à pratiquer leur métier davantage à la manière de techniciens appliquant des protocoles pointus, pourraient éventuellement mener à un enjeu de performance par rapport aux intelligences artificielles. Plus on décentrera le rôle du psychologue clinicien de l’adaptation à un individu unique et changeant dans une relation toujours mouvante et incertaine, plus ce rôle sera susceptible d’être confronté à l’efficacité des IA. Comme Pantalone et al. (2010) le décrivent très justement dans leur chapitre sur la pratique auprès de populations diversifiées, la compétence du psychologue se situe dans son aptitude à manier la tension entre l’importance d’accumuler des connaissances générales et factuelles sur une catégorie donnée de personnes, et celle de considérer l’historique et le fonctionnement propres de l’individu qui est devant nous en ce moment même. Cette navigation constante entre connaissances ou apprentissages et adaptation à l’expérience complexe actuelle éloigne encore une fois la venue prochaine d’intelligences artificielles qui pourront concurrencer parfaitement les psychologues humains sur cet équilibre délicat qui fait en sorte que le traitement bénéficie réellement au client.

Évidemment, les psychologues humains étant imparfaits, la « perfection » projetée de certaines intelligences artificielles, moins faillibles par exemple sur les plans de l’humeur ou de changements hormonaux perturbateurs, pourrait être apportée comme argument en faveur de l’éventuelle efficacité supérieure des IA. Mais chaque avancée humaine semble apporter son lot de nouveaux problèmes à résoudre, de nouveaux désirs non comblés, de nouvelles failles à corriger. Ces failles sont difficiles à prévoir, même à imaginer, jouant elles aussi sur des terrains inexplorés, et se révélant parfois seulement au détour de circonstances historiques particulières. De même, les maux changeront de noms, de formes, de nouvelles défaillances devront être examinées. Parions donc, en réponse à Laurent Alexandre, que les failles humaines resteront encore un moment complémentaires à celles des machines, et que les IA ne parviendront pas avant longtemps à apaiser parfaitement les consciences humaines tourmentées. Ring the bell that still can ring, disait le poète. Forget your perfect offering. There is a crack, a crack in everything, that’s how the light gets in. (Cohen, 1992)

Par Marie-Ève Cliche

RÉFÉRENCES

Alexandre, L. (2018). Impact de l’intelligence artificielle sur l’économie. Présentation au Sénat. 19 janvier 2018. https://www.youtube.com/watch?v=rJowm24piM4

Cohen, L. (1992). Anthem. The Future. Columbia Records.

Onken, L. S., & Shoham, V. (2015). Technology and the stage model of behavioral intervention development. Behavioral healthcare and technology: Using science-based innovations to transform practice, 3-12.

Pantalone, D. W., Iwamasa, G. Y., & Martell, C. R. (2010). Cognitive-behavioral therapy with diverse populations. Handbook of cognitive-behavioral therapies, 445.

Riley, W. T. (2014). Theoretical models to inform technology-based health behavior interventions. LA, Marsch, SE, Lord, J. Dallery,(Eds), Behavioral health care and technology: Using science-based innovations to transform practice, 13-26.

Russell, S., Dietterich, T., Horvitz, E., Selman, B., Rossi, F., Hassabis, D., … & Phoenix, S. (2015). Letter to the editor: Research priorities for robust and beneficial artificial intelligence: An

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