Psychologie cognitive et comportementale

L’anxiété et la créativité

Separation anxiety par Peter Massas

Separation anxiety par Peter Massas

L’étude de la créativité et de la maladie mentale est un sujet très controversé en psychologie (Sylvia & Kimbrel, 2010). Si plusieurs études démontrent qu’il existe des liens entre la créativité et la maladie mentale, tel un plus haut taux de risque de souffrir de troubles de l’humeur (dépression et bipolarité), de schizophrénie et d’abus de substances chez les artistes que chez la population normale (Carson, 2011), d’autres recherchent y trouvent peu ou pas du tout de liens (Sylvia & Kimbrel, 2010). D’autre part, les recherches qui se sont concentrées exclusivement sur le lien entre l’anxiété et la créativité se font rares et il est donc d’autant plus difficile d’émettre des conclusions sérieuses. Notre principal intérêt ici étant l’anxiété, en particulier l’anxiété généralisée (TAG), nous allons tout d’abord peindre un portrait global des caractéristiques du TAG pour terminer avec une discussion sur les liens entre l’anxiété et les freins à la créativité.

Dans un premier temps, la caractéristique principale du Trouble d’anxiété généralisée (TAG) est la présence d’inquiétudes excessives concernant plusieurs domaines de la vie de tous les jours (IUSMM, 2018). Ces inquiétudes peuvent porter sur le travail et les relations amoureuses, mais également à propos d’une multitude de petits détails tels les tâches ménagères à accomplir, la peur de manquer l’autobus et d’arriver en retard, l’horaire de la journée, etc. Ces inquiétudes sont nombreuses et éparpillées, et la personne qui possède un TAG a beaucoup de difficulté à les contrôler ou à les faire disparaître. D’autre part, les difficultés surviennent lorsque l’individu tente de maîtriser les pensées inquiétantes (sans succès) et qu’elles interfèrent avec les tâches en cours. Par exemple, une personne qui conduit ou qui étudie peut avoir beaucoup de la difficulté, voir être incapable de se concentrer sur ce qu’elle fait, car ses pensées sont tournées vers des scénarios catastrophiques, non réels, mais imaginés. Ainsi, la souffrance ressentie est entre autres due aux préoccupations constantes ainsi qu’aux impacts sur le fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres sphères de la vie (IUSMM, 2018). De plus, la personne qui a un TAG possède beaucoup de distorsions cognitives. Les distorsions cognitives sont de fausses croyances qu’une personne entretient à son égard ou envers le monde dans lequel elle vit et qui amènent des pensées et des émotions désagréables, de la détresse ou un dysfonctionnement social (Franceschi, 2018). Ces pensées erronées peuvent être le raisonnement dichotomique (les pensées « tout ou rien »), la généralisation à outrance, les conclusions hâtives, etc. (Burns, 2004) Finalement, la personne atteinte d’un TAG est fortement intolérante à l’incertitude, qui peut se décrire comme « la difficulté à accepter le fait qu’il n’est pas complètement impossible qu’un événement négatif puisse se produire malgré sa faible probabilité » (Geninet et al., 2018). En effet, l’incertitude est ce qui est « incertain, indéterminé, douteux » : c’est le fait de ne pas être sûr de quelque chose, ce qui provoque de fortes réponses d’anxiété chez les personnes atteintes d’un TAG (Geninet et al., 2018).

Par ailleurs, nous avons mentionné auparavant que le lien entre l’anxiété et la créativité a été peu étudié, ce qui signifie que nous en savons peu sur le sujet. Or, si nous considérons les caractéristiques de la personnalité créative ainsi que les freins à créativité, il peut être possible de faire des liens, ou plutôt des suppositions entre la bête de l’esprit et le potentiel créatif. Ainsi, en ce qui concerne les caractéristiques de la personnalité associées à la créativité, il me semble que la personne qui souffre d’un TAG est à la fois avantagée et désavantagée par les attributs qui définissent son trouble. En effet, il m’apparaît que les personnes anxieuses sont également des personnes extrêmement sensibles, ce qui peut contribuer à leur vulnérabilité psychologique, mais aussi leur être très utile. Dans un même ordre d’idées, l’ouverture à l’expérience est une qualité qui favorise la créativité. De même, cette aptitude est sous-entendue par la curiosité, la sensibilité aux problèmes, l’intuition ainsi que l’empathie. Sans faire de généralisation, je crois que les personnes anxieuses sont par défaut plus à l’écoute de leur monde intérieur, ce qui peut leur permettre d’être également plus sensibles à leur environnement. Ainsi, une personne anxieuse peut avoir une plus grande capacité à percevoir des problèmes et à y trouver des solutions innovatrices. J’aperçois le même potentiel en ce qui concerne l’intuition et l’empathie, qui sont des qualités importantes afin de créer quelque chose d’unique et original et qui dépendent d’une grande sensibilité. En revanche, je considère que les anxieux de ce monde ne possèdent pas un excellent centre interne d’évaluation, c’est-à-dire la capacité à décider pour soi-même de ce qui bon ou pas, créatif ou non. Les personnes qui ont un centre interne d’évaluation fort tiennent compte des commentaires des autres, mais elles ne se fient pas uniquement à cela. Or, les personnes anxieuses possèdent un faible taux de tolérance à l’incertitude, ce qui les amène bien souvent à rechercher l’approbation des autres de diverses façons et dans différents contextes. Ainsi, il m’apparaît qu’une personne anxieuse aura de la difficulté à juger de la qualité de son œuvre, car elle a besoin de chercher de la réassurance ailleurs, ce qui peut être un grand frein à la créativité. De plus, l’incertitude étant difficile à tolérer, la personne anxieuse hésite sans doute à créer quelque chose d’original, car cela implique qu’elle sera peut-être perçue négativement, ce qui est très difficile à accepter. De la même façon, le goût du risque est limité, car la personne anxieuse a tendance à se dire : « Si je prends un risque en faisant cela, je vais peut-être me faire juger ou échouer, et alors… », suivi d’un scénario catastrophique, ce qui réduit inévitablement l’envie de se risquer, car on a l’impression que le pire est à venir. En outre, la personne qui souffre d’un TAG est intolérante à l’incertitude. Or, créer signifie souvent ne pas savoir où l’on s’en va ; il faut donc accepter cette part d’inconnue par rapport au processus créateur et au résultat final. Afin d’augmenter sa tolérance à l’incertitude, la personne anxieuse n’a d’autre choix que de s’exposer à l’objet de son inquiétude, par exemple la peur que le résultat final ne soit pas satisfaisant, ou encore la crainte de ne pas savoir les étapes à faire pour réaliser l’œuvre. Cela est évidemment vrai dans tous les domaines de la vie craints par la personne, l’art n’y faisant pas exception. Bref, la personne doit s’exposer le plus souvent possible, car si elle refuse de le faire, cela consiste en de l’évitement, ce qui renforce et maintient son intolérance à l’incertitude. Finalement, la capacité de jouer est importante afin de favoriser la créativité. Or, cela nécessite de laisser tomber pendant un moment notre côté rationnel, ce qui peut être éprouvant pour la personne anxieuse qui a tendance à tout contrôler pour tenter de diminuer son anxiété. Le jeu demande aussi une attitude d’exploration, sous-entendue par une part d’inconnu, ce qui, encore une fois, n’est pas évident pour notre anxieux-se. L’individu peut craindre que devant l’inexploré et le mystérieux il risque de s’y perdre et ne plus se reconnaître, ce qui est suffisamment anxiogène pour le faire reculer et refuser de jouer.

Similairement, la personne qui a un TAG possède beaucoup de freins à la créativité. Parmi ceux mentionnés plus haut, on compte l’esprit critique, la peur de se tromper et de l’échec, la crainte de la nouveauté, l’attitude négative face aux problèmes et la difficulté à demeurer dans le moment présent. Dans un premier temps, l’individu anxieux a souvent un esprit critique trop fort, sous-entendu par une grande rigidité mentale. Or, créer demande une attitude positive et d’ouverture, ce qui peut être plus difficile pour la personne anxieuse, car elle a tendance à toujours imaginer le pire et à être très critique envers elle-même. Dans un autre ordre d’idées, la peur de se tromper et de vivre un échec est très présente chez la personne atteinte d’un TAG. Concevoir quelque chose de nouveau implique presque inévitablement de commettre une erreur, ce qui est tout à fait normal. Par contre, cela est très anxiogène pour un individu anxieux, car cette erreur, aussi minime soit-elle, représente un éventail de conséquences désastreuses. On l’aura compris, la personne qui a un TAG voit un éléphant dans la pièce alors qu’en réalité il y a une souris, et ce, dans tous les domaines de sa vie. Ensuite, la crainte de la nouveauté est typique du TAG. En effet, à cause de son allergie à l’incertitude, la personne anxieuse préfère le confort des habitudes à l’inconnu, qui est pour elle est synonyme de menace. Cela est un grand frein à la créativité, car créer implique nécessairement de ne pas connaître exactement tout ce qui va arriver d’avance. D’autre part, l’attitude négative face aux problèmes crée une barrière face à la créativité. En effet, si on voit un problème comme un danger, cela diminue notre potentiel créatif. À l’opposé, si l’on y aperçoit une occasion de changement ou pour exprimer sa créativité, cette différence d’attitude libère une plus grande quantité d’énergie disponible à la création. En ce qui concerne le TAG, on a remarqué que les personnes qui souffrent de ce trouble ont une attitude négative face aux problèmes, car elles entretiennent de fausses croyances pessimistes par rapport à leur capacité de résoudre ceux-ci. Cela concerne les problèmes quotidiens (« il m’est impossible de résoudre mes problèmes ») ainsi que sur les conséquences potentielles d’une résolution de problème (« ça ne sert à rien d’essayer de résoudre ce problème, car il est impossible à résoudre ») (Roy, 2013). On comprend donc qu’il peut être difficile pour une personne souffrant d’un TAG de gérer la possibilité d’un futur problème lors d’un acte créatif, surtout si les conséquences envisagées sont désastreuses. En dernier lieu, la difficulté à demeurer dans le moment présent à cause des inquiétudes incessantes représente un grand frein à la créativité. On l’a mentionné auparavant, il est nécessaire de demeurer dans l’ici et maintenant si l’on veut favoriser la créativité. Pour cela, la personne anxieuse peut faire de la méditation, un exercice qui, lorsque pratiqué régulièrement, aide à se recentrer sur le moment présent lorsque l’esprit s’égare. Néanmoins, il semble que la créativité puisse avoir un aspect positif sur le TAG en termes d’exposition à l’incertitude. En effet, étant donné que le processus créateur comporte plusieurs zones grises, l’individu qui a un TAG et qui s’expose régulièrement à cette incertitude pourrait possiblement voir certains de ses symptômes anxieux réduits. Évidemment, il faut faire plus de recherches sur le sujet pour que cette hypothèse soit confirmée. De plus, étant donné que la personne atteinte d’un TAG vit beaucoup de choses difficiles, s’impliquer dans des activités créatives telles la peinture ou l’écriture pourrait lui permettre d’évacuer ses émotions négatives et ainsi avoir un réel impact sur son bien-être psychologique.

Par Mélodie Campeau

Références

Carson, S. (2011). Creativity and psychopathology: a shared vulnerability model. The Canadian Journal of Psychiatry, vol 56 (3), 144-153.

Daves, S. (2017). Creative role identity: Implication for Self-concept, Depression and Anxiety (PhD dissertation). Faculty of the Graduate School of Psychology, California.

Demory, B. (1990). Créativité? Créativité… Créativité! Montréal, Agence d’Arc.

Franceschi P. (2008). Théorie des distorsions cognitives : application à
l’anxiété généralisée.
Journal de thérapie comportementale et cognitive, 18, 127-131. doi: 10.1016/j.jtcc.2008.10.007

Geninet, I., Harvey, P., Doucet, C. & Dugas, M. (s.d.) L’intolérance à l’incertitude et le trouble d’anxiété généralisée. Repéré à

https://uqo.ca/sites/default/files/fichiers-uqo/anxiete/guide_fr.pdf

Institut universitaire en santé mentale de Montréal. (2018). Trouble d’anxiété généralisé. Repéré à

http://www.iusmm.ca/hopital/usagers-/-famille/info-sur-la-sante-mentale/trouble-danxiete-generalisee.html

Psychologie. (s.d.) Dans Dictionnaire Larousse en ligne. Repéré à

https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/psychologie/64844

Rogers, C. (1952). Vers une théorie de la créativité, dans ROGERS, C. (1968). Le développement de la personne, Paris : Dunod.

Rouillard, S. (1996). La créativité : concepts de base. Montréal: COOP UQAM.

Roy, P. (2003). La relation entre l’intolérance à l’incertitude et l’orientation négative au problème. (Essai de 3e cycle, Université du Québec à Trois-Rivières). Repéré à

http://depot-e.uqtr.ca/6937/1/030585966.pdf

Sergerie, M-A.(2004). Les distorsions cognitives. Repéré à

http://www.iusmm.ca/documents/Distorsions%20cognitives.pdf

Silvia, P. J., & Kimbrel, N. A. (2010). A dimensional analysis of creativity and mental illness: Do anxiety and depression symptoms predict creative cognition, creative accomplishments, and creative self-concepts? Psychology of Aesthetics, Creativity, and the Arts, 4(1), 2-10. doi: 0.1037/a0016494

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