Entrevue avec les profs

Marc-André Bédard : incursion dans la vie d’un professeur passionné

Image de Marc-André Bédard utilisée avec sa permission

Image de Marc-André Bédard utilisée avec sa permission

Nombre d’entre vous l’ont connu lors du cours de premier cycle : « Bases psychobiologiques du comportement ». Certains d’entre vous ont peut-être poursuivi avec lui l’étude de la psychopharmacologie. D’autres enfin auront complété le séminaire sectoriel : neuropsychologie/biopsychologie. Ce professeur uqamien, c’est Marc-André Bédard, et si vous lui demandez s’il a d’autres passions, s’il est un adepte de vélo ou s’il aime les comédies musicales, il vous répondra, après une courte hésitation, réalisant que sa réponse vous décevra peut-être…

« Mes enfants et ma femme aimeraient bien que je m’intéresse à autre chose, mais… Ce que j’aime, c’est les neurosciences. Pour le travail, comme pour les loisirs. Être professeur, pour moi, ne se limite pas à faire de la recherche et à enseigner. C’est une vocation. »

Si vous l’écoutez parler, dans son cours, tout comme en entrevue, vous constaterez qu’il a fait de sa passion son métier. Ou peut-être est-ce plutôt son métier qu’il a su adapter à sa passion.

« C’est un accident de parcours si je me suis rendu en psycho. Après le CÉGEP, j’étais à un âge où je me questionnais beaucoup… Qui suis-je? Où vais-je? Je me suis inscrit en 1982 au baccalauréat en psychologie, à l’UdeM, pensant, comme plusieurs, que cette discipline menait à la pratique clinique. L’image du psychothérapeute me plaisait ». 

« C’est au terme de cette formation hétéroclite que j’ai compris que la psychologie n’était pas du tout cette perception populaire et réductrice qui attire la plupart des étudiants. Plus qu’une discipline clinique, la psychologie est une science fondamentale. Le lien qui l’unit à la psychothérapie est comparable à celui qui unit la biologie à la médecine. »

Après son baccalauréat en psychologie, Marc-André Bédard s’est inscrit à la faculté de médecine, où il a complété en 1987 une maitrise en sciences neurologiques. Son projet de recherche portait sur les maladies du sommeil, et plus particulièrement sur les traitements pharmacologiques de la narcolepsie. Son superviseur, le chercheur et psychiatre Jacques Montplaisir, fut pour lui un mentor et un maître à penser.

C’est sous une codirection UdeM & UQAM que Marc-André Bédard poursuivit ensuite ses études doctorales, dans le même laboratoire où il avait fait sa maitrise. C’est aussi au cours de cette période qu’il a complété sa formation clinique en neuropsychologie. Par la suite, il a choisi d’approfondir ses connaissances sur les médicaments et leurs effets sur le cerveau. Ainsi, en 1991, il entamait une formation postdoctorale de deux ans en pharmacologie cognitive à l’Hôpital de la Salpêtrière de Paris – d’où lui vient sans doute son accent épuré.

« C’était un rêve pour moi que d’étudier à La Salpetrière et marcher dans les pas des grands maîtres de la santé mentale et des neurosciences : Freud, Charcot, Bleuler, Gilles-de-la-Tourette, Binet, Signoret, Babinsky, Lhermitte et bien d’autres. Moi qui suis fan d’histoire et de biographies, ce fut une des plus belles périodes de ma vie sur les plans personnel et professionnel ». « C’est aussi là que j’ai appris mon métier et que j’ai pu développer mon expertise scientifique sur la neurochimie et la neuropsychologie des maladies neurodégénératives telles que l’Alzheimer et le Parkinson ».

À son retour à Montréal, Marc-André Bédard fut recruté comme chercheur au département de Psychiatrie de l’UdeM pour un poste non permanent, directement lié à ses subventions de recherche. Il fait la transition au département de psychologie de l’UQAM en 1994, lorsqu’on lui a offert de développer la recherche et la formation en psychopharmacologie.

À Paris et à Montréal, Marc-André Bédard a aussi expérimenté le métier de neuropsychologue clinicien. Cependant, il n’a pas su y trouver la grande passion qui l’animait en recherche. La neuropsychologie clinique, si fascinante sur les plans théorique et académique, s’est avérée pour lui, dans la pratique quotidienne, un travail fastidieux se résumant à administrer et interpréter des tests psychométriques. Ce qui l’éloignait considérablement de sa passion et le ramena à la recherche en neurosciences.

Pourquoi les maladies dégénératives?

« Parce que l’on connait très bien la nature des lésions neurochimiques dans le cerveau des personnes touchées par ces maladies. Ainsi, on peut mieux cibler le médicament qui pourra influencer la fonction cognitive qui nous intéresse : mémoire, attention, langage et autres. Par ailleurs, ces maladies sont liées à l’âge et nous savons que la population est vieillissante partout dans le monde, surtout au Québec. Dans une ou deux décennies, c’est un réel raz-de-marrée de maladies d’Alzheimer et de Parkinson qui nous atteindra, et nous n’avons toujours aucun traitement curatif, ni même de méthode fiable pour poser un diagnostic objectif ».

Cette urgence de trouver oriente complètement les travaux de recherche de Marc-André Bédard. Pour lui, il est irresponsable de faire de la recherche sur des sujets inutiles lorsqu’il y a un besoin si pressant dans la population.

« J’aime la recherche qui permet de faire une différence. Pas celle qui se contente de satisfaire une curiosité intellectuelle, ou celle qui ne sert finalement que le chercheur lui-même. Le métier de chercheur s’accompagne de plusieurs privilèges, mais malheureusement, peu de chercheurs se sentent redevables envers la société, ce qui est déplorable quand on considère les sommes publiques importantes qui leur sont allouées. »

Ce discours résonne généralement bien chez les étudiants du doctorat supervisés par Marc-André Bédard. Ils sont tous impliqués dans des projets de recherche portant sur l’utilisation d’une molécule qui a été développée par cette équipe en collaboration avec l’institut neurologique de Montréal. Cette molécule, appelée le Fluoroethoxybenzovesamicol (FEOBV), a d’ailleurs fait l’objet des 10 plus grandes découvertes de l’année 2017 selon la revue Québec Science.

« Plusieurs étudiants sont désillusionnés au moment du doctorat, surtout s’ils font une thèse qui restera sur les tablettes. Or quand ils font une recherche vraiment utile, qui fait une différence, lorsqu’ils sont sollicités par les médias, les compagnies pharmaceutiques, ou lorsqu’ils reçoivent des prix et autres honneurs, ça devient très valorisant, et ça leur permet de voir l’impact sociétal de la recherche scientifique. »

Marc-André Bédard admet volontiers toutefois que les chemins de la découverte sont semés d’embuches, de frustrations, et de bien des tâches ingrates qui n’ont rien à voir avec la science. « Quand on fait de la recherche, on ne sait pas si ça va aboutir, mais avec beaucoup de persévérance et un peu de chance, les résultats sont souvent très satisfaisants. »

Pendant 15 ans, il a travaillé à développer la molécule FEOBV chez le rat, le singe et l’humain. C’est maintenant le biomarqueur le plus sensible pour diagnostiquer et suivre l’évolution de la maladie d’Alzheimer. Le FEOBV est utilisé en imagerie cérébrale (PET scan), pour détecter la mort cellulaire dans le cerveau des personnes atteintes d’Alzheimer et autres maladies neurodégénératives. Ainsi, on peut voir si un patient, avant même qu’il ait la maladie, a des cellules qui meurent dans son cerveau. De plus, lorsque nous aurons un traitement curatif, il sera possible de vérifier si cela stoppe réellement la mort cellulaire.

Tant de passion pour la recherche, alors pourquoi professeur d’université?

« L’université a été fondée au moyen-âge à partir des universaux, c’est-à-dire cette pensée qui va vers la connaissance universelle, au-delà de soi-même ou de l’individuel. C’est donc à l’origine une institution, la seule de toutes les sociétés humaines existantes, qui fait avancer la connaissance de façon désintéressée, c’est-à-dire sans l’appât du gain, sans la contrainte du dogme, ou d’une doctrine quelconque. À l’origine, il n’y avait que la philosophie, la théologie, le droit et la médecine comme disciplines universitaires, et c’est le professeur qui avait le rôle de pousser les limites de la connaissance par la recherche et la création. Afin d’assurer la viabilité et la pérennité de ces connaissances, l’enseignement devait aussi faire partie de la tâche du professeur d’Université. Voilà donc ce qui m’attira dans cette noble institution : la recherche dans ce qu’elle a de plus libre, et la transmission de cette connaissance à une relève prometteuse.

Marc-André Bédard admet cependant qu’il s’agit ici d’une perception plutôt romantique de l’université. Aujourd’hui, c’est le financement qui dicte la loi et détermine la viabilité des programmes. On développe les programmes d’études selon les demandes du marché et les besoins étudiants, car ce ceux eux qui financent le système. Les Universités sont devenues des écoles de formation.  La vocation originale a donc été quelque peu viciée par la force des choses.

La psychologie n’y échappe pas, souligne Marc-André Bédard. Les étudiants veulent tous faire de la pratique clinique, laquelle est règlementée par l’ordre des psychologues (OPQ), qui à son tour oblige de compléter le doctorat en psychologie. Or, on le sait, le doctorat en psychologie, comme tous les autres doctorats de 3e cycle, est davantage axé sur la recherche que sur la pratique clinique. Parmi les trois programmes de doctorat offerts à l’UQAM, la grande majorité des étudiants choisissent le programme combiné de Ph.D. recherche/intervention. C’est une erreur d’après Marc-André Bédard. Ce phénomène s’explique en partie par la difficulté de trouver un directeur de thèse intéressé à la clinique, ce qui amène les étudiants à feindre l’intérêt pour la recherche afin d’être acceptés par un professeur qui est un chercheur. Si la structure de formation était adéquate, ceux intéressés par la clinique choisiraient le Psy.D. et ceux ayant une vocation scientifique s’inscriraient au Ph.D. recherche. Le programme combiné devrait être aboli, et ainsi forcer les étudiants à choisir leur avenir en fonction de leur intérêt, de leur passion.

« Certains étudiants ne prennent jamais de décision. Soyez adulte! Voulez-vous faire de la recherche ou de la clinique? Ne trahissez pas vos ambitions. C’est loser!  Plutôt que de vous laisser guider par l’opportunité, choisissez la passion. »

Le problème de formation en psychologie ne se limite pas au doctorat selon Marc-André Bédard. Écœuré de voir que les 2/3 des étudiants complétant un baccalauréat en psychologie ne réussissent pas à trouver une place au doctorat, celui-ci a entrepris de développer un nouveau programme à l’UQAM : une maitrise en sciences appliquées (MScA) et intitulé « Psychologie scientifique en milieu industriel ». Si ce programme voit le jour, ça ne sera pas avant deux ou trois ans. Le programme comprendra un an de formation théorique à l’université et un an de stage en entreprise. Des programmes semblables existent déjà aux États-Unis, en Allemagne, aux Pays-Bas, ou même au Canada, dans la province de Terre-Neuve. Ces formations mènent à toutes sortes d’emplois, notamment comme spécialistes du comportement humain dans les domaines tels que l’intelligence artificielle, la réalité virtuelle, la robotique, la publicité, le milieu pharmaceutique, l’armée, et bien d’autres.

« Il faut placer nos étudiants en psychologie, même s’ils ne portent pas le titre de psychologue. Les applications scientifiques du comportement humain sont partout dans notre société. S’ils ne sont pas développés par les départements de psychologie, c’est donc qu’on abandonne ces créneaux aux autres domaines académiques et professionnels. »

Si vous écoutez Marc-André Bédard, vous comprendrez qu’il a non seulement trouvé sa passion dans son métier, mais aussi sa voie, sa mission de vie, et ça, c’est encore plus rare!

« Ce que je veux, c’est faire une vraie différence. En fin de compte, on se demande tous quelle est la signification de notre passage sur terre. Quel sera notre legs après notre mort? Pour moi, ce seront mes contributions scientifiques et si possible mes contributions aux populations atteintes de maladies neurodégénératives. Ce sera des connaissances ou des outils qu’il n’y avait pas avant mon passage sur Terre. Une goutte dans l’océan, néanmoins une goutte qui me tient animé ».

Entrevue par Gabrielle Lebeau

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