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Viktor, 30 ans, schizophrène

Embroidered schizophrenia par cometstarmoon

Embroidered schizophrenia par cometstarmoon

Je vois et j’entends des choses depuis aussi longtemps que je m’en souvienne. Des choses que personne d’autre ne voit et n’entend. Tout petit, maman me disait que j’avais un don, comme elle, et comme grand-maman avant elle. Mais les autres enfants à l’école avaient peur de moi. Ils disaient que j’étais étrange, que j’étais fou, et ils étaient méchants avec moi. À la récréation, ils me frappaient, me poussaient, me criaient des noms, et j’allais me cacher derrière les escaliers pour pleurer et pour qu’ils me laissent tranquille. Les professeurs ne faisaient rien. Ils disaient que les enfants sont toujours durs avec ceux qui sont différents, et que ça renforce le caractère de faire face aux insultes. Mais moi, ça me rendait triste. Aussi triste que certaines voix que j’entends. Des voix qui viennent d’ailleurs.

J’ai grandi en campagne, où il y avait plein de moustiques. Les seuls qui m’aimaient, en dehors de maman, c’étaient les moustiques. Ils m’aimaient tellement qu’ils voulaient toujours me piquer et boire mon sang. Ça ne me dérangeait pas qu’ils boivent mon sang, parce que c’est comme ça qu’ils survivent, et je ne veux pas qu’ils meurent. Maman dit que ce sont de petits vampires. J’imagine que les vampires se transforment en moustiques pour se nourrir parce que c’est plus facile de se cacher que s’ils se transformaient en chauve-souris. C’est logique. Moi non plus, si j’étais un vampire, je ne voudrais pas qu’on me voie boire le sang des gens. C’est dégueulasse.

Maman était toujours gentille avec moi. Elle disait qu’on était pareil, elle et moi. Qu’on partageait un cadeau, et que papa et les autres ne comprendraient pas. Elle disait qu’elle me protégerait contre les méchants, et que papa était avec les méchants. Maman était enceinte de mon petit frère, avant, mais il est mort avant que je le voie. Elle disait que des méchants ont tué mon petit frère dans son ventre parce qu’il était possédé par le diable, et que papa a aidé les méchants à enlever mon petit frère et à le tuer pour ne pas que le diable vienne sur terre. Elle a toujours détesté papa après ça, et papa est parti vivre dans une autre maison avec une autre femme et d’autres enfants, Camille et Henri. Je voyais Papa, Camille et Henri, et leur maman, une semaine sur deux. Mais je ne voulais pas parler à papa, parce que maman disait qu’il était méchant.

Papa disait que j’étais comme maman. Petit, maigre, bizarre, et que je devais me faire soigner, comme maman. À l’école, les autres enfants disaient que j’avais l’air d’un extraterrestre, avec mes grands yeux, ma grosse tête et mes cheveux toujours décoiffés. Certains m’appelaient le moustique, parce que je parlais aux moustiques. Parfois, j’ordonnais aux moustiques d’aller piquer les autres enfants qui étaient méchants, et ils allaient les piquer.

Maman n’avait pas beaucoup d’argent, et elle avait toujours des pilules à prendre. Elle disait que ça l’aidait à ne pas devenir folle, sinon elle entendait tout le temps les méchants penser. Et ce n’étaient pas de belles pensées. Elle disait que les gens souffraient autour d’elle, et qu’elle savait que c’était à cause des méchants, parce qu’elle entendait leurs pensées.

Moi, j’entends des gens qui veulent mourir. Je ne sais pas pourquoi ils veulent mourir. Parfois je comprends ce qu’ils disent, d’autres fois non, et d’autres fois ils me demandent de mourir avec eux. Mais je ne veux pas mourir. Ce sont eux qui veulent mourir. Mais ils sont dans ma tête. C’est comme un tambour dans ma tête quand plein de gens veulent mourir en même temps, et j’ai mal à la tête. Papa voulait que je prenne des pilules aussi, mais maman ne voulait pas, et disait que ça briserait mon don, et que je ne pourrais pas aider les gens qui veulent mourir si je prenais des pilules. Mais moi, je ne savais pas comment aider les gens, et je ne voulais pas prendre des pilules, parce que maman ne voulait pas que j’en prenne. Alors papa a arrêté d’insister.

Quand j’avais 15 ans, un garçon bizarre voulait être mon ami. Moi, je ne le croyais pas, parce que je n’avais pas d’amis, et les gens ne voulaient pas être mes amis. Mais lui, il disait qu’il me trouvait intéressant. Il était curieux et il voulait savoir pour les voix que j’entendais et les choses que je voyais. Il n’était pas méchant avec moi. Après un an, il a essayé de m’embrasser. Je ne voulais pas, je ne comprenais pas. Je me disais : pourquoi voulait-il m’embrasser? C’était mon ami. Je crois. Est-ce qu’il a le droit de faire ça?

Les gens étaient méchants avec lui aussi. Ils disaient qu’il était bizarre parce qu’il lisait des livres bizarres sur la magie. Moi, je le trouvais drôle parce qu’il était gentil avec moi, et parce qu’il s’appelait Steven; c’est comme « serpent », ça commence par un « S ». C’est drôle. Il y a un « t » et deux « e » et un « n », aussi. C’est comme « serpent ». C’est pareil. Steven est un serpent. Ha ha!

Steven était gentil avec moi, mais il était bizarre. Il voulait être mon amoureux. J’ai dit oui, parce qu’il était gentil avec moi, et je n’avais jamais eu d’amoureux ou d’amoureuse. Les amoureux sont gentils avec la personne qu’ils aiment. Maman et papa étaient des amoureux avant, mais plus maintenant. Papa a une autre amoureuse. Et Steven voulait être mon amoureux, alors j’ai dit oui.

Steven me demandait tout le temps de lui parler des voix que j’entendais. Il disait qu’il voulait m’aider à trouver les gens et les aider à ne pas mourir.

Quand j’avais 16 ans, j’ai arrêté d’aller à l’école, parce que je n’étais pas capable de me concentrer. Je ne comprenais pas toujours ce que les professeurs disaient, et je n’arrivais pas à faire mes devoirs. Steven voulait m’aider, mais je n’étais pas capable de me concentrer. Alors j’ai arrêté d’aller à l’école, et j’ai essayé de me trouver du travail, pour aider maman à payer les factures. J’ai travaillé dans un dépanneur proche de chez maman. Il n’y avait pas beaucoup de clients, mais mon patron disait tout le temps de faire du ménage et replacer les produits dans le dépanneur. Je ne comprenais pas pourquoi il voulait que je fasse tout le temps du ménage, parce que c’était toujours propre. C’était toujours moi qui faisais du ménage. Quand je disais à mon patron que c’était propre, il me disait de rendre le dépanneur encore plus propre. Je ne savais pas comment faire ça. Alors je déplaçais les produits dans le dépanneur, pour faire comme si j’étais des clients, et je les replaçais. Je jouais au client quand il n’y avait personne dans le dépanneur. Ça passait le temps. Mais quand mon patron me voyait par la caméra, il disait que j’étais bizarre, mais que le dépanneur était toujours propre quand c’était moi qui travaillais. Alors il me gardait, parce que je faisais bien le ménage.

Après 3 ans, mon patron m’a renvoyé parce qu’il disait que des clients avaient peur de moi parce que j’étais bizarre. Il disait qu’ils se plaignaient de me voir parler quand je rangeais les tablettes, de les suivre dans le dépanneur, et de leur dire d’arrêter de mourir et de penser à mourir. Il dit que quelqu’un lui a dit que j’avais même volé dans le dépanneur, mais je n’avais rien volé. Je déplaçais les choses et je les replaçais, c’est tout. Je n’avais rien volé. Mais mon patron disait qu’il m’avait vu sur les caméras, et qu’il ne m’avait pas vu replacer les choses que j’avais volées. Mais ce n’était pas vrai.

Steven disait que ce n’était pas grave, que j’allais trouver un autre travail. Maman disait qu’il était un méchant, qu’elle le savait, qu’elle avait entendu ses pensées, et qu’il voulait juste me renvoyer depuis le début. Papa s’en fichait. Je ne le voyais plus. Je restais juste avec maman, et Steven qui venait souvent chez maman.

J’ai travaillé dans d’autres dépanneurs, de plus en plus loin, parce qu’ils disaient tous que j’avais volé, mais je n’avais pas volé. Steven allait me porter et me chercher au travail avec sa voiture, et il m’aidait toujours à trouver un autre travail quand je n’en avais plus. Quand j’avais 25 ans, mon patron avait appelé la police parce qu’il disait que j’avais volé de l’argent dans la caisse du dépanneur. Mais je n’avais pas volé l’argent, je voulais juste acheter un cadeau pour la fête à maman, et je n’avais pas assez d’argent, alors j’en ai pris dans la caisse, et je voulais le remettre dedans quand j’allais avoir l’argent pour le remettre. Mais mon patron disait que j’avais volé, et disait que j’étais un menteur. Et après, je n’entendais plus ce qu’il me disait, parce que j’entendais juste les voix des gens qui voulaient mourir, et qui voulaient que je meure avec eux. J’avais mis mes mains sur mes oreilles, parce que j’entendais les tambours, et toutes les voix, et j’avais mal à la tête, et les policiers sont arrivés. Je n’entendais pas ce que les policiers disaient, j’entendais juste les tambours et les voix, et les gens qui voulaient mourir, et qui voulaient que je meure. J’ai crié que je n’étais pas un menteur, que je n’étais pas un voleur, et que les gens voulaient mourir, et que j’avais mal.

Les policiers m’ont amené avec eux, en arrière de leur voiture, et m’ont laissé à l’hôpital. Les médecins essayaient de me parler, mais j’avais de la difficulté à comprendre ce qu’ils disaient, parce que j’entendais seulement les tambours et les voix des gens qui voulaient mourir. On m’a amené dans une chambre d’hôpital, on m’a fait coucher sur un lit, et on m’a injecté quelque chose pour me faire dormir. Quand je me suis réveillé, je n’entendais plus les tambours et les voix. Une femme est venue me voir, et disait qu’elle était psychiatre. Elle m’a posé des questions, sur les voix, les tambours, sur maman et papa, sur Steven, mon travail, mon enfance. Lorsqu’elle est partie, j’ai vu Steven et maman entrer dans la chambre d’hôpital et me faire des câlins. Ils m’ont posé plein de questions, mais ils parlaient trop vite, j’avais de la difficulté à suivre.

C’est après cette journée-là que le docteur m’a donné des pilules et m’a dit que j’étais schizophrène. Maman me disait que mon patron aussi était un méchant, et qu’il voulait juste me renvoyer, comme tous les patrons. Steven me disait que ce n’était pas grave, qu’il allait m’aider à trouver un autre travail.

Maman aussi prend du Seroquel, comme moi maintenant. Ça fait 5 ans que j’en prends. Quand j’oublie de les prendre, j’entends les gens parler plus fort dans ma tête, et j’entends les tambours, et ça me fait mal à la tête, et Steven vient m’aider et vient me donner mon Seroquel. Des gens envoyés par l’hôpital étaient allés parler avec Steven et maman, pour leur dire comment m’aider. Ils sont venus me voir aussi pour me dire ce que c’était que la schizophrénie, que les voix dans ma tête n’étaient pas des vraies gens qui voulaient mourir, et que je pouvais arrêter d’être triste pour eux. Ils voulaient me donner des trucs pour savoir comment dire que c’étaient des vraies voix ou non, et aussi pour que je dise comment je me sens et que je devine comment d’autres gens se sentent dans des histoires. Steven m’aidait avec ça. Il me disait comment il se sentait, pour que je lui dise comment je me sentais.

Chaque semaine, un travailleur social venait chez moi. J’habitais avec Steven dans un appartement, et on voyait souvent maman. Le travailleur social demandait parfois que maman soit là pour parler tout le monde ensemble. Il nous faisait jouer à des jeux où on jouait des personnes différentes, pour m’aider à me faire des amis. Avec Steven, on a commencé à faire du bénévolat dans une clinique vétérinaire. Le travailleur social était content. Le vétérinaire nous laissait parler avec les gens qui attendaient de voir le voir, dans la salle d’attente. On parlait avec eux et avec leurs animaux, pour les aider à se sentir mieux. Les gens nous laissaient parfois caresser leurs animaux. Une fois, il y avait un serpent qui allait se faire soigner, et j’ai ri, parce que c’était comme Steven. « Steven », c’est comme « serpent ». Ha ha!

Depuis 4 ans, Steven a arrêté de m’aider à essayer de trouver du travail. J’avais commencé à recevoir de l’argent de l’aide sociale, et il disait que le travailleur social voudrait que je me fasse des amis, donc on a commencé à faire d’autres choses, comme le bénévolat, et s’inscrire à des activités avec des gens, comme des groupes de discussion pour personnes LGBTQ, des activités sociales avec des païens de Montréal, ou juste aller se promener dans des parcs. On s’est acheté un chien pour aller le promener et parler avec d’autres gens qui avaient des chiens. Il s’appelle Bilbo, comme le Hobbit, parce qu’il est petit, poilu, et il mange beaucoup. Il est gentil, Bilbo. Comme Steven. Et les gens aiment Bilbo.

Je m’appelle Viktor, et j’ai 30 ans. Je suis schizophrène, et ma mère aussi. J’habite dans un appartement à Montréal avec mon amoureux Steven et mon chien Bilbo. Nous sommes une famille, et nous vivons bien ensemble.

Par Bruno Dufresne

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