Entrevue avec les profs

Yoga et psychologie? À la découverte de ce parallèle peu fréquenté avec Gilles Dupuis

Gilles-Dupuis

Photo de Gilles Dupuis tirée du site web Équipe Renard (http://www.equiperenard.ca/membres/gilles-dupuis/)

Le 9 mai prochain, dans le cadre du colloque Archives de la présence, Gilles Dupuis, Professeur au Département de psychologie de l’UQAM, offrira la conférence « Le yoga ou comment garder le corps et le cœur à l’esprit ». Si les approches de MBSR, de Mindfulness, de pleine conscience sont répandues dans les autres universités, nous avons la chance à l’UQAM d’avoir monsieur Dupuis, qui a créé deux séminaires sur le yoga! Initialement formé en hypnose, Gilles Dupuis est spécialisé en psychologie de la santé, en mesure de la qualité de vie et en méthodes quantitatives. Ses recherches récentes portent sur le yoga et ses diverses applications : oncologie, TDAH, migraine, autisme, rapport au corps pour les artistes de cirque… et ce n’est qu’un début!

Les mondes de l’hypnose et de la cardiologie

Durant son baccalauréat en psychologie à l’Université de Montréal, Gilles Dupuis a réalisé l’équivalent d’une thèse d’honneur avec Michel Sabourin, au sujet de l’hypnose chez le lapin – « Oui, ça marche! », s’exclame-t-il en riant. Cette introduction à l’hypnose a capté son intérêt : son mémoire de maîtrise portait sur les facteurs associés à la suggestibilité hypnotique, et sa thèse de doctorat, visait à explorer un moyen d’améliorer la suggestibilité hypnotique via le biofeedback des ondes alpha, lesquelles sont associées à l’état de relaxation, de détente. À l’époque, dans les années 70, il n’y avait pas de stages en hypnose à Montréal; Gilles a donc appris à hypnotiser avec Michel Sabourin, dans le cadre de sa recherche de maîtrise puis de doctorat. Par la suite, il a suivi un séminaire avec Germain Lavoie, responsable de la clinique Louis-H Lafontaine à l’époque, et spécialisé en hypnose clinique. Il s’est ensuite adonné  à la lecture assidue des livres de Milton Erickson – notamment De l’hypnose clinique à la psychothérapie stratégique. Ces facettes de son parcours auront permis à Gilles Dupuis d’approfondir sa pratique de l’hypnose. L’approche de Milton Erickson, bien loin de l’image du pendule : toutes sortes de stratégies peuvent être utilisées pour, par exemple, faciliter la relaxation. Ainsi, par la suggestion, «ta jambe droite va devenir lourde», toute sensation devient prétexte à succès, contrairement à une suggestion comme «ta jambe droite est lourde» qui elle, a un certain potentiel d’échec, si la personne, en comparant ce qu’elle ressent à ce que vous dites, ne sent pas sa jambe lourde et commence un train de pensées négatives par rapport à sa capacité de se détendre.

«Tout ce qu’on a comme capacité positive dort sous une croûte de construits négatifs. L’hypnose contourne ces construits pour accéder à l’inconscient, pour chercher le potentiel qui s’y trouve».

Dans les années 80, Gilles Dupuis a d’abord pratiqué en clinique pendant près de 15 ans auprès de personnes qui souffraient de douleur chronique, de victimes d’agression avec TSPT, d’accidents de la route ou du travail. Il a commencé à développer son modèle de mesure de la qualité de vie suite à une rencontre avec le docteur Paul David, fondateur de l’Institut de cardiologie de Montréal, qui voulait mener une recherche sur la qualité de vie et le retour au travail après un pontage coronarien. Acceptant cette offre, Gilles Dupuis a travaillé à l’Institut de cardiologie durant une quinzaine d’années. Par la suite, dans la majorité de ses projets de recherche, il intégrait l’évaluation de la qualité de vie telle qu’il la conçoit : la qualité de vie est distincte des symptômes.

Qualité de vie : la mesure de l’écart

«La qualité de vie, ce n’est pas les symptômes. C’est plutôt : dans quelle mesure es-tu capable d’atteindre les objectifs de vie que tu te fixes? Parfois, les symptômes t’empêchent de les atteindre. Parfois, tu trouves des stratégies qui permettent d’atteindre tes objectifs malgré les symptômes. D’autres fois, tu peux changer tes objectifs de vie. La qualité de vie est mesurée en fonction de l’écart entre « ce que j’ai » et « ce que j’aimerais avoir ». Pour réduire cet écart, nous avons trois choix. 1—Améliorer ma condition. Mais ce n’est pas toujours possible. 2—Diminuer mes niveaux d’attente. Par exemple, si j’ai eu un problème cardiaque, je peux m’adapter en réduisant la longueur de mon marathon. Parfois, on se fixe des objectifs irréalistes, ou même imposés par une source extérieure à soi – sans entrer dans les effets pervers des réseaux sociaux. Il faut se questionner : est-ce vraiment ce que je veux, ou est-ce pour me conformer à une certaine tendance? Mais attention! Réduire ses objectifs est un mécanisme d’adaptation sain s’il ne s’accompagne pas de dépression, qui peut survenir si on diminue trop nos objectifs, étant incapable de tolérer l’inconfort de l’écart. On en vient ainsi peu à peu à se démobiliser, à ne plus s’engager vers des objectifs de vie.  Enfin, nous pouvons, 3—réduire l’importance accordée au domaine de vie. Il ne faut pas que tous les domaines de notre vie aient la même importance. Cependant, ici aussi il y a un risque. Si l’on abaisse trop l’importance de plusieurs domaines de notre vie, on se trouve à se « désinvestir » de la vie, et cela s’accompagne de détresse et de dépression. Par opposition, si tous les domaines de notre vie sont « essentiels », il en découle un niveau de stress élevé. L’idéal serait de classer les divers domaines de la vie entre «essentiel» et «plus ou moins important».

Dans ses projets de recherche, la qualité de vie (au travail, chez l’adulte, chez l’enfant) est mesurée à l’aide de questionnaires hébergés sur une plateforme web ludique. Les questionnaires utilisés requièrent d’indiquer sur un cadran l’écart qui sépare notre situation actuelle de notre situation désirée (objectif de vie), et ensuite, de dire si on a l’impression de se rapprocher de cet objectif ou de s’en éloigner, et à quelle vitesse. Une vitesse de rapprochement réduit le poids subjectif de l’écart, alors qu’une vitesse d’éloignement en accroît le poids. Les questionnaires utilisent des icônes animées pour faciliter les réponses. Enfin, on indique le degré d’importance de chaque domaine. Ainsi, la qualité de vie est représentée par l’écart entre ma situation actuelle et ma situation désirée, le tout pondéré par la vitesse de rapprochement ou d’éloignement et par le degré d’importance accordé au domaine.

Beaucoup d’études sont en demande au sujet de la qualité de vie dans le domaine du travail ou de la santé. Par exemple, un projet de recherche, en collaboration avec Richard Fleet, responsable de la chaire en médecine d’urgence à l’Université Laval, visait à mesurer la qualité de vie des médecins qui travaillent aux urgences rurales. Dans le secteur des urgences, la qualité de vie est basse, dû au manque de contrôle général sur sa vie : les horaires, la charge de travail, les quarts de travail élastiques. Malgré un bon salaire, la qualité de vie globale des travailleurs est moins bonne que celle de la population générale. Dans le cadre d’un autre projet, on évalue les facteurs influençant la qualité de vie des pairs aidants dans le milieu communautaire ou institutionnel, par exemple chez des personnes ayant souffert de dépendance aux drogues, puis devenus pairs aidants. Pour cette recherche, Henri Dorville, du département de Travail social, est responsable du volet qualitatif associé aux problèmes de santé, et Gille Dupuis prend en charge le volet quantitatif avec son questionnaire sur la qualité de vie et la qualité de vie au travail ainsi qu’avec d’autres questionnaires portant sur la détresse psychologique et l’épuisement.

Yoga et TDAH, migraine, autisme, chimiothérapie… et même cirque!

«Mon arrivée dans le yoga est due à une étudiante, Dominique Lanctôt, il y a une quinzaine d’années. Elle était venue me voir pour réaliser un doctorat sur le yoga pendant la chimiothérapie, pour les femmes atteintes du cancer du sein. Elle voulait valider la méthode du professeur Madan Bali, un yoga tout en douceur, destiné à ceux qui ont des problèmes de santé. Toutes les postures sont soit assises, soit sur le ventre ou le dos, pour éviter les risques de chute. Cette approche est axée non pas sur la performance, mais vise plutôt à sentir ses limites. La finalité de la posture n’a pas d’importance. Le principe consiste à réaliser les postures dans un état de relaxation, ce qui permet d’acquérir beaucoup plus de souplesse, et à utiliser la respiration et l’imagerie pendant les postures et à la fin».

Acceptant cette proposition, Gilles Dupuis a suivi la formation de base (250 heures) pour devenir professeur de yoga avec le professeur Bali. Cela lui a permis de connaître «de l’intérieur» la méthode Bali, avant de demander à des femmes en chimiothérapie de faire du yoga, et aussi d’adapter cette méthode pour cette clientèle. La formule qu’ils (Dr Bali, Dominique Lanctôt, M.Ps, PhD et Gilles Dupuis) ont créé, soit un programme de huit séances, est reprise dans tous les projets suivants, avec des adaptations en fonction des clientèles, tant au  niveau des postures qu’au niveau de la psychoéducation incluse dans chaque programme. Chaque séance commence avec une dizaine de minutes de psychoéducation au sujet du yoga, du stress, des problèmes de santé ciblés et de la façon dont le yoga peut aider. Suivent une heure de postures, puis dix à quinze minutes de relaxation. Pour mieux choisir les postures en lien aux objectifs, Gilles Dupuis a entrepris une seconde formation, cette fois de 300 heures avec le professeur Patrick Vesin de PADMA Yoga. Dans le cadre de cette formation, il a écrit un mémoire portant sur l’utilisation du yoga pour le TSPT, où il décrit le TSPT et comment certaines postures et techniques de respirations peuvent aider à avoir un meilleur contrôle sur les divers symptômes. Dans sa pratique du yoga, il a découvert la dimension avantageuse de cette pratique physique en comparaison – ou en lien, à la méditation.

«Dans le yoga, c’est ton corps qui est ton objet de méditation : ton ancrage est de rediriger l’esprit dans la sensation, quand tu étires la jambe par exemple. Cette dimension physique fait contrepoids à l’approche de la psychologie, centrée sur ce qui se passe au-dessus des épaules : les émotions, les pensées. Avec la TCC ou la psychodynamique, le matériel est ce qui se passe dans notre tête. Avec le yoga, on intègre le corps. Je crois que les conflits psychiques s’incarnent quelque part, dans le système digestif ou musculo-squelettique, entre autres. Inversement, la pratique corporelle, comme le yoga, affecte la psyché. Ce n’est pas la première approche corporelle en psychothérapie. Pensons à celle, disparue, de la bioénergie de Wilheim Reich, à la même époque que Freud».

Gilles Dupuis a mené (et mène toujours) à l’UQAM de nombreux projets de recherche qui intègrent le programme de yoga de huit semaines. Citons-en quelques-uns. Des étudiantes (projets de Fabienne Girard et celui de Martha Gunin, codirigée par Marie-Claude Guay) ont étudié l’effet bénéfique du yoga sur les symptômes du TDAH des enfants. Annie-Ève Gagnon Makrous (Psy. D.) a réalisé une étude pilote sur l’utilisation de la méthode Bali chez les adultes souffrant d’hyperphagie. Une étude est actuellement menée en Belgique en collaboration avec l’Université de Liège sur l’effet du yoga chez les enfants souffrant de migraines – la séquence est adaptée sans aucune posture nécessitant que la tête soit plus basse que le reste du corps. Le projet de Jessica Toman, codirigé avec Nathalie Poirier, porte sur le yoga pour les enfants avec trouble du spectre de l’autisme. Annélie Anestin a poursuivi l’étude de Dominique Lanctôt avec les femmes en chimiothérapie, en évaluant les effets sur la fatigue et la toxicité de la chimiothérapie, plutôt que la qualité de vie et l’anxiété-dépression qu’évaluait Dominique. La thèse de Dominique a suscité beaucoup d’ouverture du côté de l’oncologie, à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, à la Cité de la santé à Laval, et au CHUM. Plus encore, la Fondation québécoise pour le cancer du sein a demandé à Dominique et Annélie de préparer une formation pour les professeurs de yoga qui aimeraient travailler en oncologie, avec une approche prenant en compte les dimensions affective et émotive liées à la situation des patients. Tout récemment, un projet a été élaboré par Helena Grilli Cadieux (étudiante au Ph. D.) pour le développement d’un programme de yoga pour les athlètes de cirque, soit pour une clientèle allant du jongleur au contorsionniste.

«Ce qui m’a fasciné, c’est leur rapport au corps. Quand je leur ai fait essayer les exercices, ils ont dit : «C’est la première fois qu’on utilise notre corps sans que ça fasse mal!». Ils sont habitués à pousser toujours plus, à endurer la douleur».

D’autres projets dirigés par monsieur Dupuis n’incluent pas nécessairement le programme de yoga. Par exemple, la thèse de Nicolas Guillaume, neuropsychologue de formation et qui pratique la méditation bouddhiste depuis 10 ans, a pour objectif de remettre en question le courant de la pleine conscience MBSR. Il utilisera la méditation bouddhiste avec de jeunes adultes TDAH et comparera ses résultats aux études déjà réalisées en MBSR. Son premier article à ce sujet a été soumis à la revue Contemporary Buddhism et le second sera soumis sous peu à la revue Psychology of Consciousness: Theory, Research, and Practice.

Pour en savoir plus, vous pouvez tenter de vous inscrire aux séminaires de yoga de Gilles Dupuis à la prochaine session d’hiver – car ceux de l’automne 2019 étaient déjà remplis une heure après l’ouverture! Dans le cours Interventions cliniques basées sur le yoga, la méditation et la pleine conscience I, chaque cours comprend deux parties : la première est plus théorique et la seconde consiste en l’apprentissage d’une routine que les étudiants doivent pratiquer à la maison. Ce n’est pas un cours standard : la pratique doit être intégrée aux habitudes de vie! Si on ne pratique pas, on perd une dimension essentielle du cours. Par ailleurs, il est limité à 12 étudiants pour garantir la capacité du professeur à assurer la bonne réalisation des postures, sans risque. Le cours Interventions cliniques basées sur le yoga, la méditation et la pleine conscience II est orienté vers l’utilisation clinique du yoga, ce qui explique que les postures sur chaise soient privilégiées. Ce cours porte également sur le Yoga Nidra, combiné aux stratégies d’hypnose, par l’utilisation d’imagerie mentale pour induire des états de relaxation.

«Il y a une énorme parenté du Yoga Nidra avec l’hypnose, mais sans la relation à l’hypnotiseur. Avec le yoga Nidra, on montre au patient à utiliser un outil d’imagerie, sans l’enfermer dans un scénario ou une expérience d’échec. Le terme «visualisation» me semble limitant, car il sous-entend la vision… mais pourquoi pas l’audition ou la somesthésie? Je préfère utiliser le terme «imagerie» pour inclure d’autres canaux sensoriels».

En conclusion, on peut dire que le parcours de Gilles Dupuis est tout sauf linéaire!

Entrevue par Gabrielle Lebeau

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