Entrevue avec les profs

Dans la peau de Joao Da Silva Guerreiro

Depuis 2018, Joao Da Silva Guerreiro enseigne le cours Psychologie clinique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et il encadre des stagiaires au Centre de services psychologiques de l’UQAM (orientation psychodynamique, clientèle adulte). Depuis le tout début de sa carrière, il s’est intéressé à l’approche psychodynamique. Joao est aussi l’un des courageux ayant complété la formation en psychanalyse de l’Institut canadien de psychanalyse (Québec English).

Je n’ai pu m’empêcher de lui poser cette question : «Comment se sent-on après plus de 800 heures de psychanalyse?» Et sa réponse me donna encore plus à rêver!

«On dit souvent qu’on commence notre analyse avec une « explication » pour un fait de notre vie et termine avec sept « explications » pour chaque fait. La psychanalyse nous change profondément, sur le plan de notre identité, manière de penser, de voir le monde. Si ça ne va pas bien ici, dit Joao en touchant le centre de sa poitrine, on n’est pas en mesure d’aider les autres. La psychanalyse change notre manière d’écouter et d’être en relation, nos défenses les plus ancrées. C’est ambitieux, mais elle vise à changer quelque chose de structural grâce à la relation avec notre psychanalyste et les personnes qui nous entourent au moment où on embarque dans ce processus qui se poursuit bien au-delà de la fin de notre analyse».

Joao a goûté très tôt à la psychanalyse durant son Baccalauréat en psychologie clinique (1999-2004) à l’Institut supérieur de psychologie appliquée à Lisbonne. Cette institution, la première offrant une licence en psychologie au Portugal, où Joao est né, regroupait des professeurs passionnés de la psychanalyse. À la fin de ce programme de cinq ans, Joao a obtenu une bourse de mérite qui lui a permis de poursuivre à la maîtrise en psychologie légale (2007) offerte en association avec l’Université Rennes-II en France. Des professeurs français, tous spécialisés dans le domaine de la psychocriminologie, se rendaient durant quelques semaines à Lisbonne où ils offraient des formations intensives sur des comportements antisociaux de toutes sortes. Les étudiants y suivaient alors des dizaines d’heures de cours en une semaine : de véritables marathons! Après la maîtrise, Joao a enchaîné avec le Ph. D. en médecine légale et sciences juridiques à la Faculté de médecine de l’Université de Lisbonne. Comme il avait un très bon dossier académique, Joao a de nouveau obtenu une bourse de doctorat du gouvernement portugais qui lui a permis de poursuivre son doctorat à l’international. Il avait connu Dianne Casoni, professeure titulaire à l’École de criminologie, psychologue et psychanalyste, alors qu’elle supervisait son stage de recherche de 10 mois au Centre International de criminologie comparée à Montréal (CICC). Madame Casoni l’a ensuite invité à faire son Ph. D. en criminologie (2014) sous sa supervision à l’Université de Montréal.

Parallèlement à son parcours doctoral, Joao s’est engagé dans la Formation en psychanalyse clinique (2016) de l’Institut canadien de psychanalyse (Québec English). Cette formation très intensive, qui a duré dans son cas environ cinq ans à temps partiel, comprend : quatre ans de formation théorique; la rédaction d’un essai; un minimum de 800 heures de psychanalyse auprès d’un psychanalyste didacticien à raison de quatre rencontres par semaine; et enfin la supervision individuelle intensive de trois cas de contrôle pour un total de 180 heures comprenant un minimum de 60 heures par personne. Toutefois, si le client abandonne son analyse en cours de route, il faut recommencer de zéro! Après quoi, le nom du candidat au titre de psychanalyste est soumis à un vote à l’échelle du Canada afin d’obtenir le statut de psychanalyste au sein de la Société canadienne de psychanalyse affiliée à l’Association psychanalytique internationale créée par Freud. Après tous ces investissements, Joao n’a pas de regret.

«On sort de ce parcours beaucoup plus LÉGER. On se connaît tellement mieux après ce processus, qu’on devient en quelque sorte plus LIBRE, car on a l’impression de faire des choix plus informés. On regagne de l’énergie. C’est une énergie qu’on ne quantifie pas en joule, mais qui était jadis investie dans le maintien de certains de nos symptômes, de nos inhibitions, qu’on regagne pour l’investir de manière plus créative dans les projets qui nous passionnent, qui nous aide à mieux comprendre notre place dans notre famille et dans les différents groupes auxquels on appartient. C’est ce qui nous permet d’offrir une meilleure écoute à l’Autre. En développant un intérêt pour sa propre souffrance, on devient aussi plus SENSIBLE à la souffrance des autres, et on est mieux outillé pour y répondre considérant ses propres limites».

Devenu psychanalyste, Joao a terminé la formation théorique de deux ans en psychanalyse d’enfants et d’adolescents à l’Institut canadien de psychanalyse (Québec English) et en suit actuellement une autre pour devenir psychanalyste didacticien, c’est-à-dire afin de préparer les gens aux épreuves pour devenir psychanalyste. Très impliqué dans la communauté psychanalytique, il cherche à redonner à ceux qui l’ont beaucoup aidé.

De toutes ses expériences d’emploi des quinze dernières années et de la quantité innombrable d’heures travaillées dans différentes milieux (c.-à-d., Service à la jeunesse, Département de psychiatrie de l’Hôpital général juif, cliniques de psychothérapie communautaire, cliniques de troubles alimentaires, intervention en milieu communautaire en prévention de la toxicomanie et comportements à risque, en pédopsychiatrie et en bureau privé), son grand coup de cœur fut l’Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel :

«J’ai eu l’impression que je m’étais préparé depuis le début de ma carrière pour travailler dans un milieu comme ça. Nous travaillons toujours en équipe souvent dans un contexte de triple comorbidité, soit maladie mentale, violence et toxicomanie».

Il œuvre depuis 2015 dans l’unité de santé mentale pour femmes purgeant une peine fédérale, soit une unité qui travaille exclusivement auprès d’une clientèle féminine présentant diverses problématiques de santé mentale, dont des troubles de la personnalité (principale psychopathologie) associés à des troubles concomitants tels que la psychose, la toxicomanie et la violence. L’unité accueille sur une base volontaire des femmes détenues de différents pénitenciers du Canada pour évaluation, stabilisation et traitement. Bien que le travail dans cette unité s’inspire d’une approche TCD (Thérapie comportementale dialectique) à laquelle il a dû s’adapter en partie, Joao a toujours conservé sa façon d’écouter qui est inspirée de l’approche psychodynamique.

Après y avoir travaillé durant deux ans à temps plein, Joao a toujours gardé un pied dans cet univers, y travaillant actuellement à un jour par semaine. Maintenir cette disponibilité a été, depuis son entrée à l’Institut, l’une des conditions à tous les nouveaux défis professionnels qu’il a acceptés, d’abord comme professeur régulier à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) en 2016, puis comme professeur régulier à l’UQAM depuis 2018.

À côté de la clinique, Joao se passionne aussi pour ses projets de recherche qu’il peut mener grâce à sa carrière professorale à l’université et comme chercheur au Centre de recherche de  Pinel: « Ce qui m’attire dans cette carrière c’est de pouvoir mener plusieurs types de recherche en même temps, mais surtout de pouvoir allier la clinique à la recherche ». Il mène, parmi tant d’autres, des projets sur la violence auto-dirigée et hétéro-dirigée chez les femmes détenues et l’évaluation du risque de violence chez cette clientèle. Il travaille également sur un projet auprès de femmes auteures de violence conjugale et leurs trajectoires de demande d’aide en collaboration avec deux organismes communautaires : Via l’anse sur la Rive-Sud de Montréal et Au cœur de l’il (anciennement Centre d’aide pour hommes de Lanaudière).

Notre professeur, discret, mais profondément passionné, s’intéresse aussi au rap! C’est d’ailleurs l’un des projets qu’il développe en ce moment.

«Je m’intéresse ici à sa forme plus underground, celle qui nous donne un accès à l’aspect plus RAW de notre fonctionnement psychologique. Je m’intéresse à la façon dont les jeunes aux prises avec des problèmes de violence utilisent le rap comme moyen « thérapeutique » pour se calmer, ou au contraire à la manière dont la musique intervient dans l’agir violent. J’espère également, à partir de ce projet, explorer le rôle de ce style de musique dans les processus de construction identitaire. C’est en quelque sorte un pont entre mon propre passé d’adolescent qui faisait du skateboard à Lisbonne, alors que c’était perçu à l’époque une activité associée à des groupes marginaux, et mon présent, comme père quand je fais du skate avec mes enfants. Le rap est encore aujourd’hui une musique qui me donne beaucoup d’énergie, qui m’inspire à faire du skate.»

À l’automne 2019, Joao enseignera le cours Processus psychologique et évaluation – approche psychodynamique qui prépare les étudiants à leur stage d’évaluation au Centre de services psychologiques. Il supervisera deux stages d’évaluation d’orientation psychodynamique auprès d’une clientèle adulte et deux stages d’évaluation auprès d’enfants: « C’est une expérience très riche pouvoir être à côté des étudiants(es) dans leurs premières expériences cliniques ». Il supervisera aussi une thèse d’honneur sur les représentations médiatiques des femmes auteures de violence. À l’automne 2020, il prévoit également donner un cours de doctorat sur l’expertise psycholégale. Joao embauche parfois des étudiants du baccalauréat qui l’aident avec diverses tâches liées à ses activités de recherche.

 

Entrevue par Gabrielle Lebeau

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