Entrevue avec les profs

Florence Vinit, sur l’humain(e), dans toute sa complexité : Phénoménologie, herméneutisme, corporéité, cycle féminin…

Photo de Florence Vinit tirée du site https://www.actualites.uqam.ca

Les 9 et 10 mai derniers se tenait le colloque « Vers des archives de la présence : pause, souffle et suspension dans les trajectoires individuelles et collectives », organisé par Florence Vinit, Ph.d et Sanja Andus L’Hotellier, Ph.d, en collaboration avec les départements de danse et de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). S’adressant aux étudiants et chercheurs œuvrant en psychologie, en danse, en éducation, mais aussi dans le champ du mouvement, de l’éducation somatique, des pratiques corporelles et méditatives, de la formation, du soin et de l’accompagnement, enfin à toute personne intéressée à la question et à l’expérience de la présence, ce colloque donnait une tribune théorique et sensible à l’expérience de présence qui s’opère dans les moments de pause, d’arrêt, de retour à soi. Un immense MERCI à Florence Vinit, professeure du département de psychologie de l’UQAM, pour cette superbe initiative.

Au terme de ses études et expériences, Florence Vinit a publié deux livres: Le toucher qui guérit: du soin à la communication (2007) aux éditions Belin et Docteur Clown à l’hôpital: une prescription d’humour et de tendresse (2010) aux Éditions du CHU Sainte-Justine. Elle a également écrit de nombreux chapitres de livre, sous des titres comme «Accompagner la santé par le son: des bienfaits de la musique aux avenues vibratoires » (2014), «De la souffrance des lunes» (2013), «Du toucher à la qualité de contact: l’expérience vécue des préposés auprès des enfants et des adolescents de la Maison André-Gratton» (2013), «Accompagner par le toucher en oncologie: une nouvelle modalité de soin (2011), «Le clown docteur et l’enfant malade: une aide thérapeutique indéniable» (2011), et plus encore.

Phénoménologie, herméneutisme et corporéité

« La pause, temps de repos, la pause dans un discours, une activité, ou même une relation, apparaît suspecte et est peu valorisée. La pause est souvent effacée au profit de stimulations, par exemple par les technologies. La pause, moment d’interstice, est désormais comblée par ces nouvelles stimulations ou dans un souci de performance, que ce soit pour atteindre la guérison, l’orgasme, ou en forçant son corps dans un exercice de yoga ».

Lors du premier bloc du colloque « Vers des archives de la présence », sous le thème « Pause, souffle et suspension comme expérience fondamentale de présence à soi », Florence Vinit a prononcé la conférence « Corps liquide. Petite méditation sur la corporéité féminine ».

« Il est étonnant, a-t-elle souligné d’entrée de jeu, qu’une recherche dans Google Scholar ne donne aucun résultat pour le mot « pause » dans les domaines de l’herméneutique ou de la phénoménologie ».

Donnant l’exemple d’un client qui, du fait qu’il parlait sans cesse, ne pouvait faire l’expérience de sa douleur dans la pause, Florence Vinit a souligné le danger de penser la thérapie sous le cadre de l’objectif à atteindre dans une période temporelle donnée: cette conception peut confronter le client à la pression de performance et amener le thérapeute à vouloir combler le vide, à enchaîner les actions, à éviter la pause.

« Le temps est considéré comme la quatrième dimension de l’espace, et la pause permet d’introduire un espace de rêverie ».

Durant son exposé, Florence a maintes fois cité Bernd Jager (1931-2015), nommé professeur titulaire au département de psychologie de l’UQAM en 1996. Né en Hollande en octobre 1931, il a grandi dans une Europe menacée par le nazisme et fut témoin de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) alors que ses parents cachaient plusieurs enfants juifs. S’étant formé en psychologie, Bernd Jager a participé en 1962 à la conférence fondatrice de la psychologie humaniste à Santa Rosa, sur la côte ouest des États-Unis, en présence d’Abraham Maslow, Carl Rogers, Frits Perls et Rollo May. Il a alors obtenu de ces derniers la recommandation pour poursuivre ses études à l’université Duquesne, à Pittsburgh, au sein du premier programme doctoral américain se consacrant entièrement à la nouvelle direction humaniste en psychologie.

« L’humanisme permet d’aborder la PHÉNOMÉNOLOGIE et l’HERMÉNEUTISME qui cherchent à comprendre, décrire l’expérience humaine par des expérienciaux comme le rapport au corps, au temps, enfin à tout ce qui est à la base de notre expérience humaine ».

Récits de corps féminins

Dans le cadre de la recherche, l’approche humaniste ouvre un champ qualitatif dans un cadre épistémologique, herméneutique ou phénoménologique. Ainsi, on étudie de petits échantillonnages que l’on tente de comprendre en profondeur plutôt que de les «expliquer». Les méthodes de recherche portent sur la singularité : on donne la parole aux gens au sujet de leur expérience, on analyse des blogues, récits publics prouvant un besoin de se raconter, on reconnaît l’importance thérapeutique du récit de soi, ainsi que les bienfaits d’un contexte social où l’on peut se raconter à soi et aux autres.

 « La corporéité est le corps VÉCU, pas le corps selon la conception médicale, c’est-à-dire comme un système physiologique ou anatomique. L’expérience VÉCUE par le corps, c’est « comment » nous existons à travers notre corps ».

Dans le cadre de ses recherches, Florence Vinit s’intéresse particulièrement aux récits de corps féminins, comme les menstruations ou les expériences de grossesse. Son passé en philosophie et éthique médicale l’a amenée à se questionner sur la corporéité dans le milieu du soin, par exemple auprès de femmes ayant reçu, suite à une échographie, une suspicion d’anomalie dans l’état de santé du fœtus, une situation tout à fait contemporaine, due aux avancées de la technologie. Entre autres, la professeure a dirigé des projets de recherche sur la procréation médicalement assistée et l’expérience du « cododo », soit les mamans qui dorment avec leur enfant. Dans cette dernière thèse de doctorat, son étudiante, Alice Trépanier, a étudié l’expérience dans toute sa sensorialité, éclairant le choix du « cododo » d’une autour de questions presque spirituelles, tout à fait différentes du débat sur la sécurité de l’enfant. Un projet en cours étudie les enjeux de rapport au corps auprès de femmes agressées sexuellement, dans un contexte de massothérapie. Cette étude croise l’expertise de Florence Vinit, ancienne massothérapeute, et de la chercheuse Marie-France Marin qui étudie la neurologie du stress, en partenariat avec l’organisme communautaire « Trève pour elles ».

Dans ces recherches, Florence Vinit crée un espace sacré où les femmes peuvent se raconter sur des thèmes si intimes, ce qui est assez rare dans les contextes sociaux de la vie de tous les jours.

« Donner la parole aux femmes dans leur expérience intime est peu courant, même dans les courants féministes. Or il semble y avoir presque une quatrième vague de féminisme, où celles qui s’identifient au sexe féminin revalorisent ce qui avait été laissé de côté ».

Pour en revenir à la pause : le cycle menstruel

« Il s’agit de reconnaître le cycle féminin comme un phénomène essentiellement constructif et de retour à soi. Les femmes ont, inscrit au sein de leur corps, ce rythme de pause. Le temps des menstruations, vu comme un temps de rassemblement avec la loge lunaire chez les autochtones, est vu dans notre société comme un temps d’improductivité, de non-fiabilité dans le monde professionnel : la femme devient trop émotionnelle, trop instable. Ainsi, ce moment d’entre-deux, où le corps élimine ce qui n’a pas été fécondé, est vu comme inutile ».

Bien différent du discours négatif préfabriqué sur les syndromes prémenstruels ou la douleur des règles, le discours personnel et phénoménologique du cycle menstruel parle de transformation, de changements dans le vécu de la sexualité, des rêves, de la créativité… Dans notre société, chaque femme, doit lutter pour valoriser et s’autoriser ce temps de retour à soi, si peu valorisé. Pas qu’un moment où « on ne fait rien », la période menstruelle marque une frontière entre « activité » et « inactivité » beaucoup plus complexe.

Un de ses projets visait à documenter les narrations existantes dans la culture autour des menstruations, entre autres dans les livres et les films. Lancer cette discussion va dans le sens d’un mouvement contemporain aux É-U, « les tentes rouges », ou les femmes se retrouvent pour parler.

« Incorporer ce moment de pause nous rend plus présentes, énonce Florence, rappelant les déesses tisseuses, comme Pénélope, l’épouse d’Ulysse. De nombreuses sages-femmes qui ne font qu’attendre et tricoter, offrant une présence attentive à la femme qui accouche, tandis que, comme le fil du tricot, dans le « rien faire », quelque chose se tisse et se détisse, les tensions se dénouent, se délient pour relier autre chose ».

Vivement le retour de notre militante

Sachez que Florence Vinit sera en congé l’an prochain. Si vous avez lu jusqu’ici, vous avez certainement, comme moi, vivement hâte qu’elle nous revienne.

Mentionnons en terminant que Florence a fondé l’organisme Docteur Clown, qui a obtenu la subvention gouvernementale « Audace » pour le projet « Résonnance » visant à traduire des données neurologiques de patients « non-responsive » (peu communicants) en sonorités. Le dispositif requis est développé avec une équipe de McGill en ingénierie par la chercheuse Stéphanie Blain et les clowns font partie de l’expérience avec les patients.

Je me permets de reprendre les mots d’une auditrice à la fin de la présentation de la professeure de psychologie lors du colloque du 9 mai, cette femme qui s’est dite très émue de la mission de Florence Vinit, «au carrefour de l’éthique et du politique, créant un pont entre le public et le privé, entre le visible et l’invisible, faisant un travail de militante au sein de l’institution». En effet, la vision de Florence Vinit donne des frissons. Des frissons d’espoir.

 

Entrevue par Gabrielle Lebeau

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